Citation du jour :
Sachons bien que ce n’est pas l’abondance des paroles, mais la pureté du cœur et les... [+]
(Règle de Saint Benoît 20,3)

Dom Eugène Vandeur

 
 

 

 Dom Eugène Vandeur
 
et la fondation des
 
Bénédictines d'Ermeton
 
 
PRÉLUDES
 
Un commencement sans bruit
 
Le 15 octobre 1917 s'inaugurait à Bruxelles la vie quotidienne du groupe qui deviendrait plus tard la communauté des Bénédictines d'Ermeton. Comme tous les commencements, l'événement était apparemment insignifiant et passait inaperçu de ceux qui ne s'y trouvaient pas directement impliqués. Quatre jeunes filles occupant deux chambres au home de la "Protection de la Jeune Fille", rue de Berlin (rue de Londres après la guerre!), entourées de quelques aspirantes, chantaient ensemble, pour la première fois, l'Office divin. Jusqu'à aujourd'hui, la célébration de cette prière commune ne s'est jamais interrompue, malgré pourtant d'innombrables secousses... Le matin de ce même 15 octobre, elles avaient amené, de l'abbaye du Mont César à Louvain, avec l'aide du Prieur de ce monastère, une grande croix offerte par le Père Abbé lui même, dom Robert de Kerchove, et dont l'installation dans l'une des deux chambres du "home" marquait le début d'une oeuvre nouvelle...
Qu'est ce qui pouvait ainsi motiver leur rassemblement, dans les conditions difficiles de la guerre, et quelle force, plus tard, pousserait à persévérer celles qui prendraient le relais de l'"œuvre" ainsi commencée ?
 
 
La personnalité du fondateur
 
Dom Eugène Vandeur, le prieur du Mont César (prêté par Maredsous pour exercer cette charge) est l'initiateur de toute l'entreprise. Il a alors 42 ans. De son passé il faut retenir:
 
- la mort de sa mère dont il subit le choc à l'âge de quatre ans;
 
- de fortes et brillantes études faites à Maredsous d'abord (humanités et philosophie) puis à Rome (doctorat en théologie);
 
- enfin, depuis 1903, sa collaboration à la rédaction de la revue des oblats de Maredsous (Le Messager de St Benoît) dans laquelle il insère régulièrement un article sur la Règle d'abord, puis chaque mois pendant quatre ans, un commentaire de la messe, avant de publier enfin en 1906 son premier et principal ouvrage: La sainte Messe, notes sur sa liturgie (1).
 
Le drame de la mort de sa mère a laissé en lui une blessure profonde, dont il gardera les traces durant toute sa vie dans une extrême sensibilité. Il en conçoit l'intuition du rôle essentiel, vital, que les femmes sont appelées à jouer non seulement au sein de la famille, mais encore dans l'Église et la société tout entière. Par leur lien plus immédiat aux valeurs de la vie et de l'amour, ne peuvent-elles pas contribuer puissamment au rayonnement de l'Evangile, à l'unité, à la stabilité, à la paix du monde ? Il le sait parce que, précisément, dans son existence personnelle, le bienfait indispensable de cette présence lui a définitivement manqué. Il est arrivé à Maredsous comme oblat à l'âge de 14 ans, y a émis sa profession monastique à 19 ans. Après ses études, il sera professeur à l'école abbatiale, puis dès 1909, prieur au Mont César et préfet des clercs. Lui même assume la charge de plusieurs cours, tout en exerçant un ministère de confesseur et, comme on disait alors, de "directeur spirituel" de plus en plus prenant. De plus, il entre en contact direct avec Dom Lambert Beauduin et le "mouvement liturgique".
 
 
Le mouvement liturgique
 
A lire notamment le petit ouvrage de synthèse que Dom Lambert publia en mai 1914 intitulé La piété de l'Eglise, pour présenter au grand public les intuitions essentielles du "mouvement liturgique", on est frappé de la correspondance étroite entre les idées qu'il expose et celles que Dom Vandeur entendra mettre à l'honneur et incarner dans sa fondation. Tel qu'il se développe à partir du Mont César, le mouvement avait une visée essentiellement pastorale: il devait gagner la masse des fidèles, principalement par l'action des prêtres de paroisse. Dès 1910, des sessions annuelles et une revue, destinée exclusivement au clergé et aux religieux, soutiennent sa vitalité. Dom Lambert rêvait même d'une "école liturgique" pour la formation du clergé diocésain et des moines. Sur la base d'une approche à la fois historique et critique, il voulait faire redécouvrir la place centrale de la liturgie   notamment de la messe   comme source et fondement de la vie spirituelle authentiquement chrétienne, de préférence à toute forme de dévotion individuelle. De là surgirait un renouveau de la "vraie prière" universelle de l'Eglise et, par conséquent de la vitalité de tout le peuple chrétien (2).
 
Dans un tel contexte, on verra que l'originalité de Dom Vandeur ne tient pas à ses conceptions sur la liturgie qu'il partage avec ses confrères du Mont César. Elle consiste plutôt à avoir repéré l'importance du rôle que pourraient jouer les femmes en faveur de cette "démocratisation de la liturgie" que Dom Lambert appelait de ses vœux.
 
 
I. LE PREMIER PROJET
 
 
Une œuvre opportune
 
Dans une lettre à son abbé datée de décembre 1914, le Père Eugène expose les motifs qui lui font croire à l'opportunité d'une fondation féminine d'un nouveau genre. Convaincu et émerveillé de la capacité d'adaptation de la Règle de St Benoît aux divers besoins de l'Eglise à travers les siècles, il estime qu'aujourd'hui, l'Eglise doit concevoir des Bénédictines, autres encore que celles qui existent confinées dans leur cloître (3).
 
 
Le "sens chrétien" de la femme
 
Un premier projet, rédigé en décembre 1914 (4), prévoit que ces Bénédictines devraient s'adapter activement ... à la mentalité moderne, notamment marquée par l'essor du mouvement féministe; elles auraient, selon lui, à s'emparer de ce féminisme...à l'aide d'un enseignement religieux basé sur la vie liturgique de l'Eglise...(5). Dom Vandeur constate que la bénédictine d'autrefois n'a qu'une moitié de l'héritage ministériel du bénédictin son frère. Il voudrait ... le lui livrer tout entier (6). Un tel enseignement de la piété de l'Eglise, piété à base dogmatique puisque liturgique qui rende à l'âme de la femme moderne le sens chrétien... constituerait l'objet de l'apostolat de ces bénédictines nouvelles (7). Selon lui, ce sens chrétien se trouve alors très souvent dénaturé par la sentimentalité de notre époque victime du romantisme passé qui a tout pénétré même la piété (8). Dans l'Eglise, le rôle propre de ces bénédictines consisterait à atteindre et pénétrer le monde des femmes par qui la foi se transmet et se garde au sein de la famille. Autrement que les moines et les clercs, les femmes ne sont-elles pas appelées à contribuer puissamment à la force de pénétration de l'Evangile dans la société ?  Encore faut-il pour cela qu'elles soient formées à l'école d'une saine spiritualité chrétienne et qu'elles en vivent.
 
 
Une liturgie intelligible et vivante
 
Il s'agit donc de promouvoir, pour des femmes et par des femmes, une spiritualité forte, nourrie aux sources authentiques de la vie chrétienne: l'Ecriture et la grande Tradition de l'Eglise. Ces sources demeurent étrangères, inconnues de la plupart des chrétiennes bien qu'elles leur soient en principe ouvertes lorsqu'elles assistent à la messe... Le principal moyen de l'"apostolat" rêvé devrait donc être la pratique de la liturgie. Dom Vandeur l'envisage au sein de la vie contemplative exercée selon l'idéal monastique et la vie chrétienne des premiers temps (9). Il veut que cette liturgie soit largement accessible: horaire adapté, stalles visibles, autel face au peuple. De plus, elle s'accompagnera d'un "enseignement" rendant possible non seulement l'assistance mais une participation intelligente à ce qui s'y déroule: initiation à l'Écriture, aux Pères, à l'histoire de l'Eglise et de la spiritualité, à la pratique de l'oraison et même...au latin (10)!   Cet "enseignement" ne se veut pas élitiste mais adapté aux différentes classes de la société féminine (11), aux différents âges aussi et aux multiples situations personnelles.
 
 
Une œuvre d'amour mutuel
 
Un tel "apostolat" doit être une œuvre essentiellement communautaire, reposant sur la cohésion d'un groupe stable, lié par les vœux bénédictins (obéissance, vie commune et stabilité), et, avant toutes choses, soudé par la charité. Il s'agit d'une œuvre d'amour mutuel qui ne sera agréable au Seigneur et efficace que dans la mesure exacte, mathématique, de l'union mutuelle des cœurs car c'est par l'amour que l'ascèse bénédictine entreprend de corriger et transformer l'homme. Aussi la Règle de St Benoît sera-t-elle, à côté de l'Ecriture Sainte, le livre de chevet (12) de ces "apôtres" de la vie chrétienne.
 
D'authentiques bénédictines
 
Il s'agit donc bien de vraies et authentiques bénédictines, quoique nouvelles et, écrit Dom Vandeur, davantage bénédictins (13)! Le fondateur n'en insiste pas moins sur leur lien avec l'évêque du lieu, selon l'esprit de la primitive Eglise, car comment travailler vraiment à l'unité et à la charité de la communauté chrétienne sans vivre soi-même concrètement en communion avec celui qui en est la tête, sur place, dans tel diocèse déterminé (14) ? L'exemption canonique est exclue a priori. La grande clôture traditionnelle avec grilles tout autant; elle est estimée incompréhensible aujourd'hui (15): seul un corps de bâtiment se trouve strictement réservé aux moniales; les sorties, rares, sont cependant possibles pour les nécessités de l'"apostolat"; l'habit est simplifié; la dot n'est plus exigée, les qualités de la candidate lui en tenant lieu. En tout cela, comme le précisent les toutes premières notes spontanées du Père Eugène en 1914, nous désirons rétablir cet esprit que l'ignorance seule de l'histoire religieuse et monastique peut taxer de relâchement (16) ...
 
 
II. LA RÉALISATION
 
On devine que, cinquante ans avant Vatican II et, qui plus est, pour des femmes, un tel projet ne devait pas se réaliser sans peine, ... ni sans concessions ! Dom Vandeur bénéficia pourtant, au départ, du soutien et de l'amitié de personnalités éminentes auxquelles le hasard tragique des circonstances lui permit de faire partager ce qui n'était encore alors qu'un rêve et un idéal. La guerre éclata, en effet, le 3 août 1914.
 
 

Commentaires de la messe et conférences liturgiques

 

 
Quatre ans plus tôt, le Père Eugène avait publié son commentaire de la "Messe du Très Saint Sacrement" (17) qui faisait suite à plusieurs autres, depuis l'édition en 1906 de La Sainte Messe, notes sur sa liturgie, explication historique, théologique et mystique des prières de la Messe (18). Ce premier ouvrage (qui allait connaître dix éditions successives) devait amorcer la publication d'une série d'opuscules, d'inégale importance, toujours à propos de la messe. Le succès de ces écrits attira l'attention du Cardinal Mercier qui les encouragea en sollicitant de leur auteur encore un "commentaire de la Messe" pour la "Journée de l'Apostolat" des prêtres de son diocèse (19).
 
De plus, le 2 avril 1914, Dom Vandeur était appelé à collaborer, à Bruxelles, à l'organisation d'une "séance de plain-chant", à la salle Patria, et à y donner une conférence liturgique consistant en un large commentaire des pièces grégoriennes choisies par lui et exécutées devant le public par deux chorales féminines de la région liégeoise. L'entreprise avait pour but de promouvoir dans l'Eglise l'amour et la pratique du plain-chant (20). Cette conférence fit salle comble; un millier de personnes, parmi lesquelles le Cardinal Mercier lui-même, s'enthousiasmèrent pour la création de groupements de femmes et de jeunes filles qui s'appliqueraient à l'étude de la liturgie, du chant grégorien, et à l'animation des eucharisties paroissiales. Sept candidates se proposèrent aussitôt et un groupe commença à se réunir autour de Dom Vandeur pour approfondir le sens du mystère de la messe (21).
 
 
L'abbaye de Maria Laach et Dom Herwegen
 
Après trois rencontres seulement, la guerre interrompit tout élan. Les moines du Mont César furent déportés en Allemagne et assignés à résidence à l'abbaye de Maria Laach où ils demeurèrent jusqu'au 9 novembre 1914 (22). Pour Dom Vandeur, ce fut l'occasion providentielle de renouer contact avec le Père Abbé de ce monastère, Dom Ildephonse Herwegen, auquel il confia ses désirs et ses convictions. Celui-ci, protagoniste du mouvement liturgique en Allemagne principalement auprès des milieux universitaires, avoua au Père Eugène qu'il nourrissait un projet identique pour des jeunes filles allemandes de sa connaissance  aspirant à la vie bénédictine; ces jeunes filles en effet estimaient que la pure vie contemplative ne leur suffit pas; avec l'idéal bénédictin, elles voudraient un apostolat (23). Dans une société ruinée par la guerre où tout sera à relever, Dom Herwegen, spécialiste de l'histoire des premiers siècles de l'Eglise, estime que ces bénédictines pourraient remplir un rôle analogue à celui des ancillae Domini de l'antiquité chrétienne qui, dès le 4e siècle, unissaient  à la célébration de l'office liturgique un apostolat auprès des femmes de leur entourage. (Notons que, lors de son érection canonique en 1922, la communauté recevra la dénomination officielle de "monastère Notre Dame Ancilla Domini".) Dans un monde qui se paganise, ces "bénédictines nouvelles" pourraient contribuer à rendre à la femme, et par elle à la famille et à la société tout entière, le sens de Jésus Christ (24). Dom Herwegen donc encouragea vivement le Père Eugène et lui conseilla même d'exposer son projet au Cardinal Mercier.
 
Les moines regagnèrent Louvain en novembre 1914. Un mois plus tard, pas moins de 14 jeunes filles manifestaient à Dom Vandeur leur intérêt pour son projet.
 
 
Dom Nève et les bénédictines missionnaires
 
En janvier 1915, le Père Eugène s'en explique à Dom Nève, abbé de Saint André à Bruges, qui, de son côté, envisage la fondation d'une communauté de bénédictines missionnaires. Il note qu'avant de songer à évangéliser l'Afrique, il faut se préoccuper d'abord de christianiser notre société. Les deux moines tombent d'accord sur un même projet:  pour les bénédictines rêvées, il s'agit, ici comme au loin, de rebâtir sur la liturgie la piété de la femme chrétienne (25). Dom Vandeur commencera le premier; les réalisations pourront s'épauler et s'articuler l'une sur l'autre dans la suite.
 
 
Le cardinal Mercier
 
C'est le 26 juin 1915 seulement que Dom Vandeur fera enfin part personnellement de son projet au cardinal Mercier. Un mois plus tôt, il écrit qu'à l'exposé qui lui en fut fait occasionnellement par une des candidates de la future fondation, son Eminence fut ravie. En s'entretenant avec lui le Père Eugène constatera cependant que le cardinal parut ne pas saisir l'idée (26), préoccupé qu'il était par les oeuvres sociales au sens strict du mot, alors que pour Dom Vandeur l'œuvre sociale par excellence qu'est la sainte Liturgie devait être le seul apostolat de la communauté nouvelle. Outre un encouragement global, la rencontre n'aura donc pas de suites directes.
 
 
Etablissements successifs et érection canonique
 
Installée rue de Berlin, puis successivement, avenue Marnix, rue Joseph II et rue Juste Lipse, la communauté qu'une trentaine de candidates attend de pouvoir rejoindre, se fixe enfin à Wépion au début du mois de mai 1920. Elle y sera érigée canoniquement le 25 mars 1922. La première profession a lieu le 23 juin de la même année. Quatorze ans plus tard, le 10 octobre 1936, après huit ans de séjour au "désert de Marlagne", les soeurs, au nombre d'environ soixante, viendront s'installer à Ermeton-sur-Biert, dans des conditions matérielles particulièrement difficiles. Durant toutes ces années et jusqu'à aujourd'hui, la communauté aura gardé dans son esprit, ses traditions et dans le désir de ses membres, les traces de l'impulsion initiale donnée par son fondateur, même si ses ressources économiques et humaines ou les simples contraintes du réel, ne lui ont pas toujours permis d'épanouir cet "idéal" aussi largement que Dom Vandeur lui-même l'avait rêvé.
 
 
III. L'INTÉRÊT ACTUEL
 
Avec un recul de trois quarts de siècle et 25 ans après Vatican II, il peut être intéressant d'évaluer l'intérêt passé et actuel de l'œuvre entreprise.
Dom Vandeur, on l'a vu, n'est pas un isolé. D'autres projets du même genre ont fait naître, à la même époque, de nouvelles familles monastiques à l'intérieur de la grande "confédération bénédictine": ne citons à titre d'exemple que les bénédictines de Sainte Lioba à Fribourg en Brisgau (1920), les bénédictines de Sainte Bathilde à Vanves (Paris) (1920 ), les bénédictines de Béthanie à Loppem (1921). Dom Vandeur toutefois n'envisageait pas de "mission" à l'extérieur sous la forme d'activités spécifiques qui s'ajouteraient à la vie monastique. Pour lui, celle-ci devait rayonner simplement à travers sa liturgie et surtout grâce à la conviction intelligente et à la charité largement ouverte de ses membres.
 
 
Les appels du temps
 
Dom Vandeur s'est voulu attentif aux appels de son temps. Parmi eux, il n'a pas hésité à honorer ceux qui lui semblaient les plus légitimes. Son projet est à resituer au confluent d'un triple courant de pensée propre à son époque:
 
- le mouvement liturgique dont, au Mont César, Dom Lambert Beauduin, son confrère et ami, est à la fois l'âme et l'apôtre;
 
- le féminisme naissant auquel un fréquent ministère dans les milieux féminins, tant religieux que laïcs, le rend spécialement attentif;
 
- enfin, la conviction du primat absolu de l'amour qui     s'impose au milieu des bouleversements et des déchirements de la guerre.
 
Cette dernière conviction s'est exprimée à travers l'encyclique "Ad beatissimi" de Benoît XV (27) comme un vibrant appel à l'unité, seul signe d'authenticité chrétienne. La parution de l'encyclique est déterminante dans la décision de Dom Vandeur. Elle résonne pour lui comme un détonateur, une confirmation providentielle de son projet. La vie monastique doit être au service de l'union des esprits et des cœurs et cela, non seulement à l'intérieur de la communauté, mais aussi envers les frères et sœurs "du dehors" déchirés par la haine et l'intolérance.
 
 
L'essentiel
 
Il n'est pas nécessaire de souligner beaucoup l'actualité de ces trois aspects. Dom Vandeur, à son époque, est allé à l'essentiel. Dans ses contacts avec  les femmes, il a déploré, comme il l'écrit lui-même, d'en trouver beaucoup de pieuses mais peu de chrétiennes (28). Sans doute a-t-il souffert de voir cet essentiel trop souvent obscurci par des conceptions religeuses étriquées, au profit de pratiques extérieures, formalistes ou simplement incomprises. À toutes les époques depuis que Dieu s'est révélé au monde, cette menace pèse sur les croyants: la séduction de l'extérieur aux dépens de l'engagement intérieur, celle des fausses sécurités aux dépens du risque permanent de la foi.
 
 
La liturgie, source de la vitalité chrétienne
 
La liturgie se pervertit quand elle consiste seulement dans l'exécution de rites, sans signification perçue et vécue par ceux qui les exécutent. Or elle est l'axe principal de la vie des moines. Avec l'Ecriture qu'elle actualise et dont elle se nourrit, elle est la source permanente de leur spiritualité. Là, ils rencontrent le Christ vivant et c'est là qu'ils peuvent et doivent le faire rencontrer aux autres. Telle est, à proprement parler, leur "mission". Celle-ci ne consiste pas seulement à réaliser les adaptations nécessaires, ni à soigner avec zèle l'exécution des cérémonies. Chacun est appelé, dans l'action liturgique, à impliquer son cœur, son intelligence, son goût même, et, par là, à faire naître peut-être chez les autres une question secrète, un désir, un attrait pour le "mystère" célébré. Ce n'est pas une affaire de compréhension intellectuelle mais de foi; et "l'intelligence" des choses de la foi est une exigence de la vocation chrétienne. Il s'agit en fait de raviver ce que Dom Vandeur appelait précisément le "sens chrétien", ce "sens" que la liturgie entretient, qui donne à la vie du croyant sa signification, qui lui indique son but et où elle trouve sa joie...
 
 
Une vie simple et unifiée
 
Les bénédictines voulues par Dom Vandeur devaient pouvoir vivre de ce mystère liturgique et en témoigner. Femmes, elles devaient rayonner sur d'autres femmes, à une époque où il n'était pas concevable que leur influence directe pût s'étendre au monde masculin! Aujourd'hui où la place de la femme dans l'Eglise se cherche et fait parfois l'objet de revendications, la vie monastique féminine telle que l'a voulue Dom Vandeur, n'a-t-elle pas, par sa souplesse et sa simplicité, à témoigner de cette unité du cœur, de l'esprit, de l'intelligence et du corps qui fait le bonheur de l'existence humaine centrée sur le Christ ? Ce bonheur peut être vécu sous mille formes. La vie monastique en est une, mais le mystère qui l'habite est essentiel à toute vie humaine. Le rôle des moines   peut être spécialement des moniales   est de le révéler, caché dans la réalité quotidienne la plus humble.
 
 
L'"intelligence de l'amour"
 
Les femmes, a écrit Dante, ont "l'intelligence de l'amour" (29). Les moniales, espérons-le, ne font pas exception. C'est au coeur même de leur prière liturgique, de leur vie communautaire et de leur hospitalité qu'elles sont appelées à le prouver. Dom Vandeur était poursuivi par la phrase bien connue des Actes des Apôtres: "La communauté des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme" (30). Il la cite à maintes reprises comme le rappel d'une exigence grave posée à tout chrétien. Celles dont l'être profond est appelé à s'unifier dans le mystère liturgique devraient rayonner cette unité qui les habite. Avec la liberté qu'engendre l'amour véritable, elles devraient offrir au monde et à l'Eglise des lieux de sérénité, de paix, de tolérance, de respect des différences et de foi joyeuse.
 
 
ET MAINTENANT ?
 
Dom Vandeur n'a rien inventé. Beaucoup, aujourd'hui comme jadis, partagent les intuitions qui l'ont habité. Son mérite reste d'y avoir cru avec force, d'avoir cherché à les exprimer dans un milieu et à une époque qui en avait besoin. La plupart des croyantes étaient alors "plus pieuses que chrétiennes"; le monde souffrait des déchirements de la guerre; dans l'Église catholique, les sciences bibliques, liturgiques, patristiques ne renaissaient pas sans peine et, de plus, leur étude se trouvait normalement réservée aux clercs.
 
Dom Vandeur a su communiquer ses convictions à quelques femmes ouvertes et généreuses qui les ont gardées et entretenues autant qu'elles l'ont pu. Elles étaient belges, françaises, allemandes, puis, au cours des années, juives apatrides, italiennes, suissesses, autrichienne, hollandaises, chilienne, mexicaines.
 
Aujourd'hui, l'héritage est entre nos mains. En ce temps où l'Europe se cherche, où le racisme réapparaît, où les femmes revendiquent leurs droits, où les repères traditionnels de la morale et du dogme semblent ébranlés, maintenant que la tristesse, le désespoir, la haine règnent largement dans le monde, au milieu des tensions, des incertitudes, des doutes qui tiraillent les esprits, la question nous est posée: qu'allons-nous faire de cet héritage ?
  
Dans leur vie monastique quotidienne, avec ses alternances de prière, de travail, de lecture et de rencontres fraternelles, les moniales d'Ermeton ont à cœur de maintenir vivante l'inspiration qui a donné naissance à leur communauté.
 
La liturgie est au centre de la journée. Dans une chapelle entièrement rénovée à l'occasion du 75e anniversaire de la fondation, elles la célèbrent  en français, afin que chacun puisse en toute liberté s'associer à leur chant. La disposition du mobilier autour de l'autel permet une intégration harmonieuse des hôtes dans la prière communautaire, tant pour l'eucharistie que pour l'office divin. Une place d'honneur est réservée à la proclamation de la Parole de Dieu. A tous les offices, les lectures bibliques sont soigneusement adaptées à la période liturgique ou à la fête du jour. En temps ordinaire, leur choix vise à permettre un parcours régulier de l'ensemble des saintes Ecritures, Ancien et Nouveau Testament. Ainsi l'oreille et le cœur se familiarisent peu à peu et insensiblement avec la Parole révélée, dans toute son ampleur, toujours en correspondance avec le mystère du Christ, célébré et revécu tout au long de l'année. Distribuée quotidiennement en abondance, cette source de vie peut rejaillir, se répandre et féconder l'existence tout entière.
 
Des travaux d'artisanat effectués par les moniales, un atelier de reliure, et un autre de "reprographie", la réalisation de cartes photos véritables sur des sujets de la nature, ou fleurs séchées - la fabrication de bougies, l'exécution de bas-reliefs en étain sur des sujets bibliques (œuvres du sculpteur Pierre de Grauw), ainsi qu'une petite librairie religieuse dont les ouvrages sont sélectionnés avec soin, contribuent non seulement à faire vivre la communauté mais aussi à former la sensibilité des visiteurs au beau et au vrai.
 
L'accueil du monastère se veut largement ouvert, tant au niveau des personnes reçues qu'à celui des sujets de réflexion qui leur sont proposés. Outre les familles des moniales, tous peuvent séjourner au monastère, individuellement ou en groupe, avec ou sans animateur, pour un temps de retraite, de repos, de ressourcement personnel, de solitude ou de partage.
 
La communauté elle-même offre à ceux qui le souhaitent les éléments d'une formation chrétienne de base dont les moniales assument en partie l'animation:
 
- Une initiation suivie à l'ensemble de l'Ancien Testament est donnée en un cycle de 17 rencontres. Chaque rencontre propose une animation parallèle sur le même sujet pour les enfants. L'approfondissement peut se poursuivre dans les domaines du Nouveau Testament, de l'hébreu, de l'archéologie biblique, de la liturgie, de la spiritualité, du dogme, de la morale,  de l'histoire et de l'œcuménisme. Chaque année, de nouvelles pistes sont explorées au cours de "journées", au rythme d'un dimanche par mois. En outre, la célébration des grandes fêtes de Noël et de Pâques, une retraite annuelle de huit jours et une autre de trois, permettent à ceux qui le désirent de partager la prière et le silence de la communauté, avec le soutien d'une réflexion sur un thème relatif à la liturgie, à l'Écriture ou à la spiritualité bénédictine. Une fois par an, un "atelier de la Parole" offre à tous la possibilité d'apprendre à proclamer la Parole de Dieu dans l'assemblée dominicale.
 
- Pour les jeunes, des sessions bibliques avec enseignement, partage, échanges sont régulièrement organisées, ainsi qu'une retraite annuelle. Selon les désirs, il leur est aussi possible de s'associer au travail quotidien des moniales: reliure, jardin, accueil ou travaux ménagers...
 
- Chaque membre de la communauté se trouve donc directement impliqué, d'une façon ou d'une autre, dans le partage de ce qui fait sa vie. Le monastère d'Ermeton tout entier se veut fidèle à sa tradition propre et cette fidélité est toujours à réinventer. Elle tient compte  des besoins du moment mais surtout elle se mesure à l'enracinement personnel des sœurs dans la foi et la prière. Car l'amour brûle d'être partagé et, si la vie monastique est une question d'amour, ceux et celles qui en vivent ne peuvent que désirer avec ardeur son rayonnement et y contribuer tout simplement.


 
(1) Cf. Mémoires de Dom Vandeur, 1er cahier, p.149-151.
(2) Cf. A. HAQUIN, Une réussite: le mouvement liturgique du Mont César (1909-1914), dans Veilleur avant l'aurore, Colloque Lambert Beauduin, Chevetogne, 1978, p. 53-77. 
(3) Cf. Lettre au Père Abbé du Mont César, 16 octobre 1915. 
(4) Ce premier projet devait être suivi de 19 autres rapports du même genre échelonnés entre 1914 et 1920. Dom Vandeur adaptait et modifiait son plan en fonction des objections, des difficultés, des incompréhensions qu'il rencontrait. On a pu voir là un indice d'inconstance et la preuve qu'"il ne savait pas ce qu'il voulait". A notre avis, ce jugement est erroné. Sur l'essentiel, Dom Vandeur n'a jamais varié. Le fond de sa pensée, tel que nous le décrivons ici, se retrouve dans tous ses textes. Les changements nombreux portent sur les modalités canoniques, l'observance extérieure, les formes concrètes de l'"apostolat" rêvé. Dom Vandeur savait clairement ce qu'il voulait. Mais l'esprit pratique, les talents administratifs lui manquaient; peut être aussi, en raison de sa trop vive sensibilité, n'avait il pas la force psychologique nécessaire pour imposer ses vues. 
(5) Cf. Premier projet manuscrit, 17 décembre 1914, p.1. 
(6) Cf. ibid., p.2. 
(7) Cf. ibid., p.3.
(8) Cf. ibid., p.6.  
(9) Ibid., p.15. Ici dom Vandeur cite le titre de l'ouvrage de son confrère de Maredsous, dom Germain Morin, paru tout récemment. 
(10) Cf. ibid., p.16-17. 
(11) Ibid., p.15. 
(12) Ibid., p.20-22. 
(13) Cf. ibid., p.30. 
(14) Cf. ibid., p.19. 
(15) Ibid., p.32. 
(16) Ibid., p.32-34. 
(17) Cf. Mémoires de Dom Vandeur, 1er cahier, p.169. 
(18) Cf. J. G. NEUJEAN, Vandeur (Victor, Eugène), bénédictin, 1875-1967, dans Dictionnaire de spiritualité, vol. XVI, col. 247-249, Paris, 1992: "Cet ouvrage... constituait à l'époque une audacieuse percée, et il s'inscrit dans le vaste mouvement de retour aux sources, dont Mgr L. Duchesne avait donné l'impulsion avec son livre Origines du culte chrétien (1890). Il contribua puissamment au renouveau dont l'âme sera Dom Lambert Beauduin, moine au Mont César et contemporain de Vandeur." (col. 248) 
(19) Mémoires de Dom Vandeur, I, p.169. 
(20) Ibid., I, p.174.  
(21) Cf. ibid., I, p.173-180.  
(22) Ibid., p.186. 
(23) Lettre au Père Abbé du Mont César, 16 octobre 1915, p.32. 
(24) Ibid., p. 32-33. 
(25) Ibid., p.35. 
(26) Ibid., p.35-36. 
(27) 1er novembre 1914. 
(28) Idée générale de l'œuvre projetée, avril 1920. 
(29) DANTE, La divine comédie, Purg. XXIV,51. 
(30) Ac. 4,32.