BAPTEME ET EGLISE
P.De Clerck
Voici un beau thème de
réflexion! Un thème susceptible de provoquer des réflexions extrêmement
importantes pour aujourd'hui et pour demain. Car si de prime abord les
relations entre baptême et Eglise semblent aller de soi, il faut cependant
prendre conscience du fait que, le plus souvent, le baptême est abordé dans son
cadre familial plutôt qu'en sa dimension ecclésiale.
1. La situation actuelle: le
baptême entre la famille et l'Eglise
Dans la mentalité occidentale
la plus courante, le terme baptême fait penser à la naissance d'un enfant, même
si l'on commence à savoir qu'il existe aussi des baptêmes d'adultes, ou
d'enfants en âge scolaire. On songe au baptême à partir de la venue au monde
d'un enfant, comme on pense au mariage lorsque deux jeunes font le projet de se
lancer ensemble dans la vie. On néglige de considérer qu'en ce qui concerne le
baptême, le rapport à l'Eglise est beaucoup plus fondamental que dans le cas du
mariage.
L'aspect familial du baptême
est évident, surtout pour le baptême d'un petit enfant, car ce n'est pas
celui-ci qui demande à être baptisé! L'intervention de la famille est donc
indispensable, et heureuse. On le mesure d'autant plus quand la famille est
désunie.
On voudrait cependant attirer
l'attention sur le caractère unilatéral de cette manière d'envisager le baptême[1].
Elle résulte de la pastorale des siècles qui nous ont précédés, où le baptême
était administré quam primum, c'est-à-dire aussi rapidement que possible
après la naissance. Mais l'emprise familiale s'est accentuée ces dernières
décennies, depuis qu'un délai s'est instauré entre la naissance et le baptême,
en vue de pouvoir mieux le préparer[2].
Car le délai, destiné à la préparation pastorale, sert aussi aux préparatifs
familiaux! Vu la mobilité des personnes dans la société actuelle, il devient en
effet de plus en plus difficile de rassembler le parrain et la marraine, les
grands parents et les éventuels amis, et de trouver un lieu pour la fête. Aussi
est-ce souvent lorsque les familles sont parvenues à tout arranger et à trouver
la date qui convient à tout le monde, qu'elles prennent contact avec le prêtre
pour demander le baptême. Dans cette évolution, la fête de la naissance risque
de prendre le pas sur le baptême proprement dit; on s'arrange entre soi, en
famille, pourvu que le curé soit disponible ce jour-là!
Bien sûr, un baptême de petit
enfant comporte toujours un aspect de fête de la naissance et de fête de
famille. Mais le risque, dans la situation présente, est que le baptême soit
réduit à n'être plus que cela, avec la “ bénédiction ” du prêtre. Aux yeux de
la tradition ecclésiale, ce risque est grave. Il est bon d'en prendre une
conscience plus vive, en regardant d'où l'on vient.
2. La lente
dés-ecclésialisation de l'Initiation chrétienne
2.1 La pratique des
premiers siècles
Dans les premiers siècles de
l'Eglise, du moins à partir du moment où on en a des traces, en Occident, les
adultes qui désiraient le baptême s'y préparaient tous ensemble et étaient
baptisés à Pâques[3]. Leurs
éventuels enfants étaient baptisés en même temps qu'eux.
A vrai dire, ils n'étaient
pas seulement baptisés, mais aussi “ confirmés ”[4],
et ils participaient ensemble pour la première fois à l'eucharistie pascale, le
tout sous la présidence de l'évêque. Les trois sacrements de l'Initiation
chrétienne formaient une unité, dissociée seulement en cas d'impossibilité, par
exemple en danger de mort. Par les sacrements de l'Initiation, les chrétiens
étaient branchés sur le mystère pascal; par le baptême ils participaient à la
mort et à la résurrection du Christ; par la chrismation ils recevaient le don
de l'Esprit et devenaient ainsi aptes à participer plénièrement à l'eucharistie
pour former le Corps du Christ qui est l'Eglise.
Le “ baptême ”[5],
à l'époque, n'était pas occasionné par la venue au monde, mais par la venue à
la foi, à quelque âge que ce soit. Nul n'aurait songé à demander le baptême à
une date proposée par lui-même. Car le baptême, plus exactement l'Initiation
chrétienne, apparaissait à l'évidence comme le fondement de l'Eglise, comme ce
que l'Eglise célèbre à Pâques pour actualiser la résurrection du Christ, le don
de l'Esprit et sa propre naissance. L'Eglise célébrait le mystère qui la
faisait exister, et ceux qui s'y étaient préparés se faisaient baptiser.
2.2 L'éclatement de
l'Initiation chrétienne
Il se produisit en deux
temps.
Ce fut d'abord la
dissociation entre baptême et confirmation. En un certain sens, elle est due au
succès de l'Eglise. A partir de la fin du 4e siècle, il devint impossible de
rassembler tous les chrétiens d'une même ville en un seul lieu, en une seule
communauté autour de l'évêque. On se vit donc obligé de confier des communautés
périphériques à des presbytres, qui devinrent des responsables locaux de
communautés chrétiennes, en lien avec l'évêque, et sous son autorité.
Dans ces circonstances,
l'Orient et l'Occident ont choisi deux voies différentes. Le premier a voulu
maintenir l'unité des trois sacrements de l'Initiation chrétienne; il a donc
admis qu'ils soient tous trois administrés par le prêtre; ce dernier s'est
ainsi vu confier localement les fonctions exercées autrefois par le seul
évêque; jusqu'aujourd'hui, dans les Eglises orientales, un petit enfant baptisé
est en même temps confirmé et eucharistié (avec le saint sang).
L'Occident a préféré garder,
au cours de l'Initiation, une relation avec l'évêque et par lui avec l'Eglise
dans son ouverture. On a admis que le prêtre local baptise; mais en l'absence
de l'évêque, on donne la communion au baptisé, et l'on remet la confirmation à
plus tard, concrètement au prochain passage de l'évêque. Ce fut la pratique la
plus habituelle durant le haut moyen âge[6].
A partir du 12e siècle, on
assista à un second éclatement. On préféra que les enfants comprennent quelque
peu ce qu'ils font en communiant; on retarda donc la communion jusqu'à “ l'âge
de raison ”, pour la situer entre 10 et 14 ans.
Depuis lors, on connaît en
Occident la situation suivante: le baptême aussitôt que possible après la
naissance; la confirmation également, bien qu'elle fut cependant de plus en
plus retardée, pour se situer grosso modo autour des douze ans, et souvent plus
tard encore aujourd'hui; la première communion, quant à elle, située longtemps
entre 10 et 14 ans, fut avancée par le pape saint Pie X, en 1910, vers l'âge de
6-7 ans; sa position antérieure resta l'âge de la “ communion solennelle ” ou de
la profession de foi[7].
2.3 Conséquences
Ainsi, d'une Initiation
chrétienne unifiée, on est passé progressivement à trois sacrements autonomes.
Et l'on constate de fait que lorsque, vers le milieu du 12e siècle, les
théologiens se sont demandés combien il existait de sacrements, ils ont compté
indépendamment l'un de l'autre le baptême, la confirmation et l'eucharistie. La
notion d'Initiation chrétienne, elle, tomba en désuétude durant tout le moyen
âge, jusqu'à ce qu'elle soit remise en honneur par les historiens de la
liturgie, depuis la fin du 19e siècle, et adoptée par Vatican II. On perçoit
mieux maintenant son importance; pour des adultes, elle décrit ce qui se passe
lors de la Vigile pascale où les catéchumènes sont faits chrétiens par ses
trois sacrements, sans qu'il n'y ait aucune raison de reporter la confirmation
à plus tard. Pour les enfants, même si les trois sacrements sont étalés dans le
temps, la notion d'Initiation chrétienne permet d'unifier le processus, et de
comprendre que baptême, confirmation et première communion sont inscrits dans
un même projet[8].
Dans ce contexte, le baptême,
devenu dans la toute grande majorité des cas le baptême quam primum
des petits enfants, n'a pas déployé toutes ses virtualités; dans une situation
où la mortalité infantile était un fléau, on a insisté sur la nécessité du
baptême par rapport au péché originel. Théologiquement, son importance n'a pas
été contestée, mais ecclésialement son impact n'était pas énorme.
Enfin, et c'est le point qui
nous intéresse particulièrement, ce double éclatement s'est accompagné, pour le
baptême, d'une perte d'ecclésialité. Célébré en rapport immédiat avec la
naissance, le baptême se fait dans le cercle de famille, en présence des
parrains et marraines, mais le plus habituellement en l'absence de la
communauté chrétienne. L'Occident a perdu conscience que le baptême fait entrer
dans l'Eglise; il s'est en tout cas habitué à la célébrer en dehors de
l'assemblée chrétienne, hormis bien sûr le prêtre et la famille. Ce fait était
sans doute supportable au moyen âge, dans une situation de chrétienté;
aujourd'hui, il est devenu inquiétant.
Non seulement pour
l'importance liturgique du baptême, mais surtout pour sa compréhension
théologique. Car si le rôle de l'Eglise se perd, dans la conception des
sacrements, on risque continuellement de les réduire à des rapports individuels
entre Dieu et telles personnes (des “ canaux de grâce ”). Et lorsque, sur cet
arrière-fond, on insiste sur leur nécessité pour le salut, on en vient à penser
qu'il est nécessaire que nous les célébriions pour que Dieu sauve. C'est le
contexte dans lequel on pose la question du salut des enfants morts sans
baptême, ou celle des personnes décédées avant que le prêtre n'ait pu leur
donner “ les derniers sacrements ”. La logique sacramentelle risque fort, à ce
moment, d'être pervertie; les sacrements ne sont plus les signes de l'action de
Dieu pour nous, ils deviennent les moyens que nous avons à notre disposition
pour nous rendre Dieu favorable...C'est l'image même de Dieu qui est en cause !
Ce rapide survol de
l'histoire de l'Initiation chrétienne montre l'importance des évolutions
qu'elle a connues, et nous permet de mieux apprécier nos dispositifs actuels.
La manière dont le baptême des petits enfants est devenu un sacrement autonome,
sans rapport ou presque, dans la mentalité courante, avec la confirmation et
l'eucharistie, et la façon dont il est habituellement célébré, en contexte
familial plus qu'ecclésial, ne peut manquer d'impressionner, et de susciter
quelque malaise. Interrogeons-nous donc, plus positivement, sur les liens qui
existent entre le baptême et l'Eglise.
3. Les relations entre le
baptême et l'Eglise
3.1 On est baptisé par un
ministre de l'Eglise
C'est un trait
caractéristique du baptême, depuis celui de Jean-Baptiste, d'être conféré par
quelqu'un. A la différence des ablutions que l'on peut faire soi-même pour se
purifier, le baptême est nécessairement reçu de quelqu'un. Ce don et cette
réception créent des liens (les disciples de Jean-Baptiste, ceux de Jésus). Ils
manifestent surtout que le baptême est signe de l'action de Dieu; la parole
prononcée par le ministre indique d'ailleurs bien que l'acte est posé “ au nom
du Père, et du Fils, et du Saint Esprit ”. La formule baptismale de la liturgie
byzantine s'exprime ainsi: “ Un tel est baptisé, au nom du Père...”. Saint Jean
Chrysostome l'a commentée en ces termes:
“
L'officiant ne dit pas : "Je baptise un tel", mais "Est baptisé
un tel", montrant qu'il est seulement le ministre de la grâce et qu'il ne
fait que prêter sa main, parce qu'il a été ordonné à cette fonction de la part
de l'Esprit. Celui qui accomplit tout, c'est le Père, le Fils et le Saint
Esprit, l'indivisible Trinité ” [9].
On comprend ainsi que tout
sacrement est une action de Dieu accomplie par la médiation de l'Eglise.
Supprimer l'Eglise, c'est abolir les sacrements, et l'incarnation de la grâce.
Le ministre ecclésial n'est bien sûr qu'un ministre, mais son rôle est capital
pour manifester l'initiative de Dieu à notre égard. La grâce ne provient pas de
nous ni de l'Eglise; le ministre est là pour signifier de façon humaine qu'elle
nous advient, qu'elle nous est donnée. De plus ce don n'est pas limité à un
individu; c'est le don de Dieu pour tous ses enfants. Le baptême est donc le
fondement de la communauté chrétienne : “ car nous avons tous été baptisés dans
un seul Esprit pour former un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres,
et nous avons tous été abreuvés d'un seul Esprit ” I Co 12, 13.
Il n'est pas hors de propos
de rejoindre ici les questions posées aujourd'hui concernant le ministre du
baptême. On comprendra, dans la perspective ouverte ci-dessus, le peu de faveur
qu'il convient d'accorder à un élargissement des possibilités en ce domaine.
Car l'importance du ministre manifeste celle du baptême. Or il ne faut pas
oublier que déjà le prêtre n'y est qu'un substitut de l'évêque! De plus, dans
les célébrations sacramentelles, le prêtre agit toujours à la fois in
persona Christi et in persona Ecclesiae, comme disaient les
scolastiques, c'est-à-dire que d'une part son action visible manifeste l'action
invisible du Christ, mais que d'autre part il agit en tant que porte-parole de
la communauté chrétienne; en célébrant les sacrements, il engage cette
dernière. Il est vrai qu'en cas d'urgence tout chrétien, et même tout incroyant
peut baptiser, “ pourvu qu'il ait l'intention de faire ce que fait l'Eglise ”;
mais il est tout aussi vrai que le Rituel du baptême des petits enfants
comporte un chapitre VI intitulé “ L'accueil dans la communauté d'un enfant
baptisé en cas d'urgence ”; n'est-ce pas le signe de l'importance ecclésiale du
baptême ?[10]
3.2
On est baptisé dans la foi de l'Eglise
Le Rituel est très explicite à ce propos. Juste avant la renonciation et la profession de foi, le célébrant dit aux parents, parrains et marraines: “ Si donc vous êtes conduits par la foi et si vous prenez la responsabilité de les [enfants] aider, je vous invite aujourd'hui, en vous rappelant votre baptême, à renoncer au péché et à proclamer la foi en Jésus Christ, la foi de l'Eglise, dans laquelle tout enfant est baptisé ” n° 95.
Après la profession de foi,
il reprend : “Telle est notre foi, telle est la foi de l'Eglise...” n° 98. Et
il enchaîne par ces mots : “ Voulez-vous que N. soit baptisé dans cette foi de
l'Eglise que tous ensemble nous venons d'exprimer? ” n° 99.
Cette notion n'a généralement
pas bonne presse parmi les pasteurs. Ils craignent qu'elle ne dévalorise
l'engagement personnel de la foi. Mais il faut bien reconnaître qu'elle est la
seule justification du baptême d'un petit enfant. Car s'il n'est pas baptisé
dans la foi de l'Eglise professée par d'autres, comment comprendre qu'il puisse
être baptisé, c'est-à-dire répondre dans la foi à l'initiative de Dieu envers
lui?
Le baptême d'un petit enfant
n'est d'ailleurs qu'un cas privilégié mais non exclusif de ce processus. Car
tous les sacrements sont célébrés dans la foi de l'Eglise! Si l'eucharistie
était célébrée dans les limites de ma foi personnelle, qu'adviendrait-il donc?
On touche ici à un pôle
objectif des relations entre foi et baptême. On ne considère habituellement que
la foi personnelle nécessaire au baptême. Mais il faut aussi mettre en lumière
la foi que l'Eglise professe en baptisant; en célébrant le baptême, l'Eglise
témoigne de sa foi en la victoire du Christ pascal sur toute forme de mort, de
sa foi en l'Esprit qui régénère toute chose, de sa foi au Dieu qui souhaite
partager son amour à tous ses enfants.
3.3 Le ministre (occidental)
de la confirmation est l'évêque
On a vu ci-dessus que
l'Occident a tenu à ce qu'au cours de l'Initiation chrétienne, concrètement au
moins lors de la confirmation, ceux qui deviennent chrétiens rencontrent
l'évêque. Non le porteur d'une mitre et d'une crosse ni l'administrateur d'un
diocèse, mais le pasteur par excellence de l'Eglise locale, chargé du lien de
la communion entre les diverses communautés. Car devenir chrétien, c'est
nécessairement s'ouvrir aux autres, à l'Eglise; on ne devient pas chrétien pour
vivre en ghetto. Est-il d'ailleurs symbole chrétien plus admirable que l'Effétah,
où il est dit au baptisé : “ Ouvre-toi ”?
En outre, il n'est pas indifférent
que ce soit la confirmation dont l'évêque est le ministre habituel. Car
l'Esprit est celui par lequel l'amour de Dieu est répandu dans nos coeurs (Rm
5, 5). C'est Lui qui fait de l'Eglise une communion. Il est donc logique que ce
soit le représentant de la communion ecclésiale qui soit aussi le ministre du
sacrement qui nous marque de l'Esprit.
Dans l'unité de l'Initiation
chrétienne, ce qui vaut d'un de ses sacrements rejaillit sur les autres. Le
rapport de la confirmation avec l'évêque est un lien minimum, pourrait-on dire,
car le sens de sa présence lors de la confirmation vaut tout autant lors du
baptême. Ou pour le dire autrement, la présence de l'évêque à la confirmation
est d'autant plus nécessaire qu'il est absent au baptême.
3.4 Les indications du
Rituel
Enfin, notre compréhension
spontanément individualiste du baptême se heurte à plusieurs données du Rituel.
D'abord le fait que son titre soit au pluriel : Rituel du baptême des petits
enfants! Et que la suite des chapitres soit conséquente : le chapitre I
traite du baptême de plusieurs enfants, le chapitre II du baptême d'un seul
enfant. Ce n'est pas un hasard. Ce titre et cette présentation veulent être
fidèles aux indications de la constitution sur la liturgie, qui stipule :
26. “
Les actions liturgiques ne sont pas des actions privées, mais des célébrations
de l'Eglise, qui est “ le sacrement de l'unité ”, c'est-à-dire le peuple saint
réuni et organisé sous l'autorité des évêques.
C'est
pourquoi elles appartiennent au Corps tout entier de l'Eglise, elles le
manifestent et elles l'affectent; mais elles atteignent chacun de ses membres
de façon diverse, selon la diversité des ordres, des fonctions et de la
participation effective.
27.
Chaque fois que les rites, selon la nature propre de chacun, comportent une
célébration commune avec fréquentation et participation active des fidèles, on
soulignera que celle-ci, dans la mesure du possible, doit l'emporter sur leur
célébration individuelle et quasi privée.
Ceci
vaut surtout pour la célébration de la messe (bien que la messe garde toujours
sa nature publique et sociale), et pour l'administration des sacrements ”.
Quant aux Notes
doctrinales et pastorales qui ouvrent le Rituel, elles sont stupéfiantes,
du point de vue ecclésial. Traitant en son article II des Ministères et
fonctions, pour le baptême de petits enfants, on s'attendrait à ce qu'elles
parlent du prêtre. En lieu et place, elles mettent en relief le “ grand rôle ”
de la communauté chrétienne locale, ensuite le ministère des parents, puis la
part des parrains et marraines, enfin celle des pasteurs (n° 39-42). On est
loin de la photographie de la pastorale habituelle! Ces textes véhiculent une
conception du baptême bien plus ecclésiale que celle dont nous avons hérité;
ils constituent un appel.
Ils ne manquent pas
d'ailleurs de concrétiser ces vues lorsqu'ils en viennent à traiter, à
l'article III, des Temps et lieu du baptême. A propos du moment, ils
stipulent:
“ Pour mettre en lumière le caractère pascal du baptême, il est recommandé de le célébrer durant la veillée pascale ou le dimanche, quand l'Eglise commémore la résurrection du Seigneur. On pourra même le conférer, à condition que cela ne soit pas trop fréquent, au cours de la messe dominicale, pour que toute la communauté participe à sa célébration et pour qu'apparaisse plus clairement le lien entre le baptême et l'eucharistie ” (n° 44; cfr canon 856).
Le rituel privilégie donc la
Pâque, fête de la résurrection du Christ, qu'elle soit annuelle ou hebdomadaire
(le dimanche).
A propos des lieux, les Notes
poursuivent très logiquement :
“ Pour que le baptême apparaisse clairement comme le sacrement de la foi de l'Eglise et de l'agrégation au peuple de Dieu, on le célébrera habituellement dans l'Eglise paroissiale ” (n° 45, et pas dans les maisons privées, n° 47, ni dans les hôpitaux, n° 48).
Existe-t-il appuis plus forts
pour soutenir une compréhension ecclésiale du baptême?
4. Conséquences pastorales
4.1 Prise de conscience de
la dés-ecclésialisation
La première démarche consiste
à réfléchir sur l'état de nos pratiques au regard de la tradition de l'Eglise
et de ce que le Rituel nous propose aujourd'hui. Car les chrétiens n'ont
pratiquement aucune conscience d'être concernés par le baptême. Les familles,
pour leur part, envoyent des faire-part lors des mariages et des funérailles,
jamais lors des baptêmes, ou en des cas trop rares. Et les communautés
chrétiennes ne se sentent absolument pas motivées lorsqu'on annonce le baptême
de tel ou tel; la plupart des chrétiens auraient l'impression d'être des intrus
s'ils osaient se mêler à une célébration de baptême.
Spontanément, le terme
baptême évoque à nos esprits le baptême d'un seul enfant. Cela tient au fait
que pendant des siècles le baptême a été lié à la circonstance de la naissance,
tout comme les funérailles à celle de la mort. Toute perspective ecclésiale
nous paraît surajoutée. Mais réfléchissons-nous dans les mêmes termes pour
l'eucharistie, ou pour la confirmation ?
4.2 C'est l'Eglise qui
baptise, et est baptisée
A partir de là, il faudrait
travailler à la redécouverte du fait que le baptême est moins un événement de
destinée individuelle qu'un sacrement d'Initiation chrétienne, fondateur de
l'Eglise. Bien sûr les deux perspectives ne s'opposent pas radicalement, mais
les accents peuvent être mis différemment. Il ne vient à l'esprit ni des jeunes
ni de leurs parents de demander leur confirmation individuelle le jour qui leur
convient; car la confirmation est reçue comme une célébration organisée par
l'Eglise, où sont confirmés ceux et celles qui s'y sont préparés. Est-il
impossible de diffuser petit à petit ce modèle pour le baptême?
Une des manières d'y
travailler, au niveau théologique, est de saisir que lors du baptême, comme de
tout sacrement, l'Eglise entière célèbre la foi qui l'anime. Elle ne se
rassemble pas seulement pour assister au baptême d'un tel, ou à sa
confirmation; elle est elle-même prise dans l'événement, au sens où elle
célèbre la foi en Dieu qui la sauve et en l'Esprit dont elle vit. La
célébration du baptême d'un tel est l'occasion pour toute l'assemblée de
reprendre son propre baptême; on risquerait même d'écrire qu'elle y est
rebaptisée, si l'on comprend que le baptême est bien sûr reçu une fois pour
toutes, mais pour être vécu dans le quotidien, et qu'à chaque célébration on
entend comme à neuf l'invitation de Dieu, pour lui donner nouvellement notre
foi. De même que des époux, à chaque mariage auquel ils participent, peuvent
renouveler leur foi de mariage. C'est la raison la plus profonde de ce que l'on
appelle la participation à la liturgie.
On souhaite donc, en fonction
de ces perspectives, que l'Eglise organise la célébration du baptême de la
manière la plus expressive possible. Que la façon de baptiser corresponde à ce
qu'elle veut promouvoir. Car finalement c'est bien d'elle que cela dépend.
4.3 Suggestions
Une première proposition,
évidente après tout ce qui précède, est que les chrétiens qui ont participé aux
réunions de préparation au baptême soient aussi présents lors de sa
célébration. Car, à bien y réfléchir, lequel de ces deux moments est-il le plus
important ?
Une seconde concerne les
baptêmes célébrés en rapport avec l'eucharistie dominicale. Cette relation peut
être souhaitable; on a vu qu'elle est recommandée par le Rituel, à condition
qu'elle ne soit pas trop fréquente, c'est-à-dire qu'elle ne nuise pas à
l'assemblée eucharistique hebdomadaire, et que l'on ne “ profite ” pas de sa
présence pour caser un baptême, de manière quelque peu artificielle. Mais
curieusement, les baptêmes suivent le plus souvent l'eucharistie! Succession
fâcheuse, tant au plan théologique où l'on va du baptême à l'eucharistie, et
non l'inverse, qu'au plan pratique où l'on est censé célébrer l'entrée dans
l'Eglise au moment où celle-ci s'en va...Les Notes doctrinales et pastorales
du Rituel offrent des suggestions pour célébrer le baptême au cours de
l'eucharistie dominicale (n° 64); ce peut être excellent lorque les parents y
participent habituellement; dans les autres cas, on sent vite la contrainte,
tant du côté des parents que de l'assemblée eucharistique. Ici ou là, on
célèbre les rites d'ouverture du baptême, notamment la signation, lors de
l'eucharistie dominicale; c'est une manière de présenter l'enfant à la
communauté. C'est mieux que rien.
La troisième suggestion
serait de s'orienter, ne fût-ce qu'une fois ou l'autre, vers une fête du
baptême. C'est-à-dire une célébration ample où la communauté locale (dont les
dimensions sont à examiner selon qu'on se trouve en ville ou en zone rurale) se
réunit elle-même et célèbre le baptême de tous ceux qui s'y sont préparés,
enfants ou adultes[11].
Comme toute innovation, elle serait à introduire avec souplesse, en commençant
par les volontaires. Le plus important serait l'approfondissement de foi qu'une
telle fête comporterait pour tous les participants, y compris ceux qui n'ont
pas d'enfants à baptiser. L'Eglise pourrait y célébrer sa foi en Celui qui la
fait vivre; s'y adjoindrait qui veut, comme il est écrit dans les Actes des
Apôtres (2,41). Ce serait une manière de surmonter certaines difficultés
actuelles, comme celles signalées au début de cet article à propos du caractère
familial du baptême ou de sa date, mais surtout une façon de faire Eglise, de
se rassembler dans la foi et d'y inviter ceux et celles qui le souhaitent. Car
les réunions de préparation, depuis trente ans, nous ont appris que finalement
elles essayaient de répondre à un problème d'ensemble par une solution quasi
individuelle, en rencontrant chaque famille qui demande le baptême. Cette
formule a de nombreux avantages, mais elle contribue peu à tisser des liens
ecclésiaux durables.
Conclusion : sauver le
baptême !
On a fait beaucoup d'efforts,
depuis les années soixante, pour revaloriser le baptême et mieux le préparer.
C'est indiscutable. Mais les efforts ont surtout été demandés aux parents, par
les réunions de préparation.
L'heure n'est-elle pas venue
d'inaugurer une seconde vague d'efforts? Elle s'adresserait à la communauté
chrétienne dans son ensemble, pour qu'elle retrouve l'importance du baptême
(c'est-à-dire des racines de sa vie chrétienne, finalement). Il y a fort à
parier qu'elle s'en trouvera largement récompensée.
[1] J'ai traité cette question plus amplement dans l'article “ Le baptême des petits enfants, entre la famille et l'Eglise ”, dans la revue de catéchèse Lumen Vitae 42, 1987/1, p.43-52.
[2] On sait que ce délai a été proposé en vue de la préparation du baptême par un document approuvé par l'Assemblée plénière de l'Episcopat français le 6 décembre 1965; il a été présenté par E.Marcus, “ La pastorale du baptême des petits enfants ”, dans Paroisse et liturgie 1966/3, 260-275. On y lisait notamment: “ Cette pastorale [de préparation au baptême] suppose habituellement un certain délai entre l'inscription de l'enfant, qui peut précéder la naissance, et la célébration du baptême. Ce délai, envisagé de cette manière à une époque où la mortalité infantile est en forte régression, ne saurait contredire l'obligation faite par l'Eglise de baptiser normalement "quam primum moraliter" ”, p.273.
[3] Cette date est déjà indiquée par Tertullien vers l'an 200 dans son Traité du baptême, 19,1: “ Le jour le plus solennel pour le baptême est par excellence le jour de Pâques, alors que s'est consommée la Passion du Seigneur en laquelle nous sommes baptisés ”, éd.F.Refoulé, coll.Sources chrétiennes 35, p.93. Cette date ne s'est vraiment imposée en Occident qu'au 4e siècle, cfr P.Bradshaw, “ 'Diem baptismo sollemniorem': Initiation and Easter in Christian Antiquity ”, in E.Carr e.a., ed., Eulogêma. Studies in honor of Robert Taft, s.j., (Studia anselmiana 110 - Analecta liturgica 17), Roma, 1993, 41-51.
[4] Le terme est mis entre parenthèses car il n'existait pas encore à l'époque.
[5] Le mot est mis entre parenthèses car son extension à l'époque est plus large qu'aujourd'hui, comportant aussi la chrismation et débouchant dans l'eucharistie. Aussi vaut-il mieux utiliser l'expression “ Initiation chrétienne ”.
[6] On trouvera plus de renseignements à ce propos dans mon article “ La dissociation du baptême et de la confirmation au haut Moyen âge ”, dans La Maison-Dieu 168, 1986/4, p.45-75.
[7] On trouve un tableau de l'évolution historique des pratiques de l'Initiation chrétienne dans Célébrer - Notes de pastorale liturgique n° 185, décembre 1986, 12-13.
[8] Cfr P.DE CLERCK, “ L'Initiation chrétienne : une notion bouleversante ”, dans Célébrer n° 250, mai 1995, 4-10.
[9] IIe Catéchèse sur le baptême, éd.A.Wenger, coll.Sources chrétiennes 50bis, p.148.
[10] Sur cette question, on peut lire P.DE CLERCK, “ Des laïcs ministres des sacrements? ”, dans La Maison-Dieu 194, 1993/2, 27-45, numéro intitulé Laïcs en pastorale liturgique; A.BORRAS, “ Petite grammaire canonique des nouveaux ministères ”, dans la Nouvelle revue théologique 117, 1995/2, 240-261.
[11] J'ai écrit naguère une petite note intitulée “ Tous les baptêmes à Pâques ! ”, dans La Maison-Dieu 182, 1990/2, 36-39; le point d'exclamation n'en était pas le signe le moins important. Lire aussi la note précédente de D.LEBRUN, “ La communauté : vérité du signe ”, 30-35.