SERVIR : SERVITUDE OU LIBERTÉ ?

Le « lavement des pieds » à la lumière de la Règle de St Benoît

 

Introduction:

La scène du lavement des pieds dans l’évangile de St Jean est bien plus qu’un épisode du déroulement de la vie de Jésus, même si cet épisode est essentiel parce qu’il est le dernier de tous avant la passion. A fortiori, elle est bien plus qu’une parabole du service mutuel, une ultime recommandation morale donnée par le Maître à ses disciples, même si cette recommandation est toute chargée du poids que lui donne l’imminence de la mort. La scène du lavement des pieds parle de Dieu ; elle est comme une fenêtre ouverte sur ce qu’Il est, sur ce que Jésus va révéler sur la croix  et donner en ressuscitant: Dieu est Amour.

Rien d'étonnant à ce que le geste du lavement des pieds se retrouve dans la règle de St Benoît. Il y est prescrit à deux reprises, comme un acte communautaire et quasi liturgique, dans des contextes significatifs: la cuisine et l'accueil des hôtes. À la fin de la semaine, le cuisinier qui achève son service "lave les pieds de tous les frères, aidé par celui qui commence" (35,9). À l'arrivée des hôtes, "l'abbé, aidé de la communauté, leur verse de l'eau sur les mains et leur lave les pieds" (53,13). De part et d'autre, un verset de psaume suit le geste et l'explique. Dans le premier cas, il s'agit de rendre grâce à Dieu pour sa "consolation" et d'implorer son aide (Ps 85,17; 69,2), dans le second cas, de célébrer sa visite: "Nous avons reçu, Seigneur, ta miséricorde au milieu de ton temple" (Ps 47,10). Ici encore, les paroles de l'Ecriture nous mènent bien plus loin que la simple opportunité fonctionnelle ou même morale. Laver les pieds de ses frères est un geste "théologal". Il dit Dieu et il l'atteint.

1.      L'école du service du Seigneur

Si la vie monastique à la suite de Jésus a un sens, ce ne peut être qu’à cette lumière : aimer jusqu’à la fin. Saint Benoît la définit comme un itinéraire de recherche de Dieu, sous la conduite de l’évangile, les reins ceints de la foi et de la pratique des bonnes œuvres (Pr 21). « Les reins ceints », n’est-ce pas précisément la tenue de Jésus au moment de laver les pieds de ses disciples, la tenue du serviteur ?… Car chercher Dieu, c’est le servir. Le monastère est le lieu où les moines font l’apprentissage de cette recherche: la scola dominici servitii, l’école du service du Seigneur (Pr 45).

Déjà l’Ancien Testament ramène à l’idée de service toutes les formes de la relation à Dieu : les patriarches, les rois, les prêtres, les prophètes sont appelés « serviteurs de Dieu », tous ceux qui ont adhéré à l’Alliance et qui s’y maintiennent dans la fidélité. Au sommet brille celui qui est appelé Le Serviteur par excellence, ce mystérieux personnage de l’avenir qui totalise à lui seul le service du roi par l’action, le service du prophète par la parole, le service du prêtre sacrificateur par la souffrance expiatrice. C’est le Messie. Jésus s’y reconnaîtra et ses apôtres se désigneront eux-mêmes comme les « serviteurs du Christ Jésus ».

Pour ceux qui cherchent Dieu, le service est donc bien autre chose qu’un geste ponctuel, un devoir. C’est une définition. « Servir » ne renvoie pas au faire mais à l’être. Quant au « service du Seigneur » dont le monastère est censé être l’école, il enveloppe et pénètre la vie entière. Il est tout à la fois le service dont le Seigneur est le destinataire, et le service dont il est le modèle.  Au monastère, les moines apprennent à servir Dieu et à reconnaître le Christ dans le plus petit de leurs frères ; ils apprennent aussi à servir comme le Christ, en aimant Dieu et leurs frères jusqu’au bout. 

La règle de Saint Benoît ne fait pas porter d’accent particulier sur tel ou tel aspect de ce service. Elle les inclut tous, comme le commandement de l’amour les inclut tous. Avec cependant un génie pédagogique et un réalisme qui lui est propre. Réaliste, Saint Benoît évoque les exigences du service jusque dans le détail des situations concrètes, en positif comme en négatif. Nous y reviendrons. Pédagogue, il ne s’enferme jamais (et n’enferme pas les autres) dans des précisions de type ‘règlement’ mais il recourt toujours à la motivation profonde qui s’incarne dans les comportements. Le vrai service n’applique pas une loi stérilisante; il met en œuvre un esprit qui fait vivre.

2.      Un service " totalitaire" comme l'amour : St Benoît pédagogue

Cet esprit est celui de l’évangile, celui du commandement unique en dehors duquel Saint Benoît demande à l’abbé de ne rien enseigner, établir ou commander (2,4). La règle pose ce précepte, sous sa double expression, comme un résumé et un titre en tête des instruments de l’art spirituel pratiqué au monastère : Avant tout aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme de toute sa force. Ensuite le prochain comme soi-même (4,1-2). L’amour inspire aussi bien le pensum servitutis de la prière et de l’ascèse personnelle que les services mutuels de chaque jour. En carême, c’est dans la joie de l’Esprit Saint et de leur propre volonté (seul emploi positif de cette expression dans la règle) que les moines sont invités à ajouter quelque chose à la tâche de leur service (49,5). Quant au service quotidien de la charité fraternelle, la règle en fait une obligation générale pour tous. Au début du chapitre consacré à la cuisine, elle affirme avec force que les frères se serviront mutuellement et sans exception, sauf pour cause de maladie ou pour quelque occupation de grande utilité. (35,1). Plus loin elle insiste : tous les autres se serviront mutuellement avec charité (35,6). La formule s’inspire d’un développement de Saint Paul sur l’amour, plénitude de la loi et fruit de la liberté dans l’Esprit Saint[1]. Pour Saint Benoît, l’amour est toujours en perspective. Au sommet de l’échelle de l’humilité, il chasse la crainte ; en cours de montée, son attrait se substitue peu à peu au poids de l’effort. Œuvre de l’Esprit Saint en ceux qui s’y adonnent, il les purifie et les libère toujours (7,67-70).

Saint Benoît n’ignore pas que le chemin est laborieux. Dans l’idée de service, il y a quelque chose de militaire. À l’école du service du Seigneur, on ne se contente pas d’étudier, on s’entraîne. L’exercice est une lutte armée qui requiert de l’endurance. Le moine serviteur est aussi moine soldat qui participe par sa patience aux souffrances du Christ, pour mériter d’avoir part à son royaume (Pr.50). Le serviteur n’est pas plus grand que son Maître… Cette tension laborieuse de la recherche de Dieu, Saint Benoît la traduit volontiers en recourant à l’image de la course, aussi dynamique mais moins rigide que celle de l’armée. L’institution monastique est comme une réponse à l’urgence du temps qui passe. Il faut se hâter, courir, accomplir un service actif et empressé. Mais Saint Benoît le souligne encore dans un passage qui lui propre: qui dit course ne dit pas seulement effort, il dit aussi élan joyeux de celui qui aime. Au fur et à mesure qu’on progresse, le second l’emporte sur le premier. Le cœur se dilate et ce qui était rude et pesant fait place à une ineffable douceur d’amour (Pr.46.49). Le service du moine est un service heureux.

3.      Non par des paroles mais par des actes : Saint Benoît réaliste

Saint Benoît ne veut pas qu’on se paye de mots, en amour moins qu’en tout. Il est soucieux que ce que l’on croit s’exprime surtout par des actes. La personne humaine ne fait qu’un. Il faut une harmonie entre les idées et la pratique, une concordance entre le cœur et le corps, dans la prière, dans le comportement quotidien, dans l’itinéraire spirituel, et tout spécialement dans le gouvernement de l’abbé qui doit enseigner par des actes plus encore que par des paroles (2,12).

-          Servir comme le Christ

L’abbé qui tient la place du Christ (2,2 ; 63,13) l’occupe en tant que Serviteur. Sa manière de gérer la communauté doit le prouver. À son sujet, la Règle cite explicitement et en le paraphrasant ce passage significatif du premier chant du Serviteur d’Isaïe: Il ne crie pas, il n’élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix dans la rue ; il ne brise pas le roseau froissé, il n’éteint pas la mèche qui faiblit. (Is 42,2-3). Le Serviteur est proposé à l’abbé en modèle de gouvernement. Lui-même agira avec prudence et sans excès, de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase. Il aura toujours devant les yeux sa propre faiblesse, et se souviendra qu’il ne faut pas broyer le roseau déjà éclaté… Qu’il ne soit ni turbulent ni inquiet, qu’il ne soit ni excessif ni opiniâtre… (64,12-13.16). L’abbé n’est pas le détenteur d’une autorité forte qui le placerait au dessus des frères pour s’exercer à leurs dépens. Selon un jeu de mot difficile à rendre, il lui faut prodesse magis quam praeesse, servir plutôt que régir (64,8), sans jamais perdre de vue ses propres limites.

Si son rôle est de servir comme le Christ, son service consiste non seulement à veiller sur ses frères mais encore à veiller à ce qu’eux-mêmes servent les autres et se servent les uns les autres. La règle est un monument qui met en place cette vigilance. L’abbé réservera à tous les moines une égale charité sans marquer de préférence (2,16.22), mais chaque moine se doit à son tour d’honorer tous les hommes (4,8). 

-          Servir le Christ dans les autres

Le service exercé au nom du Christ reconnaît aussi le Christ dans les autres. Soulager les pauvres, vêtir qui est nu, visiter les malades…: ces gestes de miséricorde figurent dans la règle parmi les instruments de l’art spirituel. Selon la parabole du jugement dernier en Mt 25, ils atteignent directement le Christ dans la personne du « pauvre », même à l’insu de ceux qui les posent. À l’insu des moines aussi sans doute… Pour Saint Benoît le service de la miséricorde prend mille formes à l’intérieur du monastère. Il y a bien sûr les malades de la communauté dont il faut prendre et faire prendre le plus grand soin (cura maxima- 36,6) ; il y a les hôtes - et parmi eux tout spécialement les pauvres: on adorera le Christ en eux et on leur lavera les mains et les pieds (53,7.12). Il y a les vieillards et les enfants. Mais il y a surtout ces pauvres que nous sommes tous, dans nos faiblesses physiques et morales. Saint Benoît demande à ses disciples de les supporter avec une très grande patience (patientissime) (72,5).

On pourrait parler d’imagination de sa part sur ce sujet, s’il ne s’agissait pas de ces situation humaines tellement concrètes que nous connaissons bien et que la règle a l’art de repérer et d’honorer. Il y a ceux qui restent endormis, dont on réduit le retard à l’office du matin ou de la nuit en ralentissant un peu le chant du premier psaume (13,3 ; 43,4). Il y a ceux qui ont faim parce que le travail a été plus lourd ou plus prolongé qu’à l’ordinaire : on leur permettra de devancer le moment du repas ou on leur accordera une portions supplémentaire (35,13 ; 38,11). Il y a les estomacs délicats auquel le régime commun ne convient pas : il faut prévoir pour eux un second met cuit (39,1). Il y a ceux qui ne peuvent pas se passer de vin : on tient compte de leur fragilité avec prudence (40,3). Il y a ceux que le lourd travail physique accable: il faut trouver pour chacun l’équilibre entre oisiveté et surcharge (48,24). Il y a ceux qui ne savent pas s’adonner à la lecture par incapacité ou par paresse : il faut leur procurer un travail manuel, même le dimanche (48,28). Il y a les hôtes qui arrivent à toute heure et risquent de troubler la vie de la communauté: il faut organiser leur cuisine à part (53,16). Il y a les frères chargés de l’accueil, exposés aux imprévus plus que les autres, et donc au murmure : il faut leur donner des aides (53,18 ; 66,5). Il y a le cellérier, qui doit faire face à des demandes déraisonnables et intempestives : il faut l’exhorter à donner au moins une bonne parole et à servir les frères sans fièvre ni lenteur ; il faut aussi fixer des heures convenables pour les demandes qui lui sont adressées ((31,14.16.18). Il y a des frères qui abandonnent la vie monastique, même après la profession: il faut veiller à conserver les vêtements civils de chacun pour pouvoir éventuellement les leur rendre (58,28).

Enfin et surtout, il y a tous les récalcitrants, les désobéissants, les orgueilleux, les murmurateurs (23,1) et même les récidivistes envers lesquels il faut redoubler de charité (27,4). La miséricorde de l’abbé s’exercera pour eux avec la sollicitude d’un sage médecin déployant toutes les ressources de son art, depuis les onguents des exhortations jusqu’à la brûlure de l’excommunication (28,3); des frères anciens et sages viendront les consoler comme en secret, tandis que la communauté entière priera pour eux (27,3). Rien d’extraordinaire à cela pour Saint Benoît, car ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin du médecin mais les malades (27,1 ; Mt 9,12). Le monastère en compte beaucoup…

Pour conclure la liste, il ne faut pas omettre la faiblesse de l’abbé lui-même qui pourrait agir autrement qu’il ne prêche. L’évangile lui-même dicte la solution : Faites ce qu’ils disent mais ne faites pas ce qu’ils font (4,61) !

            Conclusion: Idéal ou réalité ?

C’est un lieu commun de souligner l’humanité de Saint Benoît, son réalisme, son souci de respecter les différences, de s’adapter à tous les caractères (multorum servire moribus : 2,31), de tenir compte de tous les besoins. Sa célèbre discretio est ce bon jugement fait d’amour et d’équilibre qui donne aux forts de désirer faire davantage et aux faibles de ne pas se dérober (64,19).

Servir, c’est souvent prévoir, prévenir, soigner ou guérir. Ce n’est pas faire fonctionner un rouage qui n’aurait jamais d’accroc. Le génie du service que la règle met en œuvre consiste précisément, au contraire, à prendre en compte tous ces accrocs, ces échecs, les failles de l’organisation, les limites des personnes. Dans la règle comme dans la vie, chaque principe général est contrarié, chaque loi est nuancée  par une exception. L’idéal se heurte toujours à la réalité. Mais l’évangile n’est pas un idéal. C’est la bonne nouvelle d’un amour qui va jusqu’au bout et qui veut s’incarner au quotidien : l’amour du Christ Serviteur lavant les pieds des siens à la veille de mourir pour eux. Cet amour est son seul commandement, qui transforme les serviteurs en amis et les esclaves en fils.



[1] Cf. Ga 5, 13-15 : Vous, mes frères, vous avez été appelés à la liberté, seulement que cette liberté ne se tourne pas en prétexte pour la chair, mais par la charité, mettez-vous au service les uns des autres, car un seul précepte  contient toute la loi en sa plénitude : Tu aimeras ton prochain comme toi-même…Or je dis : laissez-vous mener par l’Esprit…