Etudier les psaumes est un travail sans fin. Tirer de cette étude des conclusions sûres, acceptables et acceptées par tous, du point de vue de l'histoire ou de l'exégèse, est un vœu qui n'a pas encore été réalisé. De plus, pour le croyant, pour l'humble utilisateur du psautier dans la liturgie ou la prière personnelle, c'est un fait d'expérience que pousser l'investigation toujours plus loin, sous l'angle scientifique et analytique, laisse étrangement sur sa faim. Pour qui veut prier avec son psautier, rencontrer son Dieu, entrer en dialogue avec lui, les hypothèses historiques, les méthodes de l'exégèse la plus raffinée appliquées aux psaumes, apparaissent souvent décevantes... Plus que tout autre livre biblique, le psautier résiste à l'analyse. Il semble refuser obstinément de livrer son secret à qui voudrait s'en emparer par le biais de la connaissance raisonnée, quelle soit d'ordre historique, littéraire ou même religieux. Reconnaître et distinguer les différents genres littéraires mis en œuvre par le psalmiste, tenter de replacer chaque psaume dans sa situation concrète originelle, de définir son rapport au culte, de le dater peut-être en référence aux courants théologiques ou aux traditions historiques, et même repérer, à travers les textes du Nouveau Testament ou dans la tradition patristique, les applications au Christ effectuées à partir de tel verset ou de tel psaume particulier, tout cela - bien qu'utile, voire indispensable - se révèle vite lassant et assez peu inspirant pour la prière. Un tel effort manque de souffle. On devine - sans toujours être capable de l'exprimer - qu'en s'y adonnant, on n'a pas encore éveillé en soi cette fibre profonde qui serait seule capable de rejoindre l'essentiel et de vibrer à l'unisson des harmoniques mystérieuses et insaisissables dont résonne la poésie biblique. Le psautier est inviolable et, de fait, il demeure inviolé. C'est la raison, sans doute, de la fascination qu'il continue d'exercer à travers les siècles sur les croyants et les priants de tout genre, dans le monde juif et chrétien.
D'autre part, cette mystérieuse résistance explique aussi peut-être l'agacement éprouvé par certains qui estiment sa théologie dépassée, inadaptée à l'état de maturité religieuse atteint par les croyants depuis Jésus-Christ; sans parler des images, des symboles utilisés, jugés incompréhensibles pour nos contemporains, voire choquants, et des références historiques dépourvues de tout intérêt parce que parfaitement étrangères à notre horizon culturel...Si la lecture du psautier oppose mille obstacles à notre compréhension immédiate, si toute tentative de l'approcher rationnellement ou scientifiquement s'avère inefficace pour nous y faire découvrir la parole vivante que nous en attendons, allons-nous le reléguer parmi les expressions périmées de la foi ou de la prière ? Pensons-nous le remplacer par le produit de nos méditations personnelles ou par les élans plus faciles de la poésie religieuse moderne ? Nous savons tous, d'expérience ou d'intuition, qu'un tel abandon livrerait vite nos liturgies, notre prière communautaire ou privée, à un arbitraire insupportable ou à un vide désolant, nous laissant bientôt à court d'inspiration authentique... La solution n'est certes pas à chercher dans ce sens et les difficultés que nous opposent les secrets du psautier ne font qu'augmenter l'attrait qu'ils exercent sur nous et notre désir d'y pénétrer.
Pour nous, croyants dans la révélation judéo-chrétienne, le psautier, qui appartient à la Bible, se présente comme la Parole de Dieu. Toutefois, par rapport aux autres écrits bibliques - historiques ou prophétiques -, il offre cette particularité qu'il ne consiste pas dans le récit ou l'annonce des interventions divines dans l'histoire, ces événements objectifs que sont l'alliance du Sinaï et l'alliance davidique avec toutes leurs conséquences; le psautier traduit plutôt la réponse d'Israël à ces interventions; il nous dit comment le peuple élu, à son tour, a interpellé Yahvé personnellement à partir de ses gestes de salut, comment il est entré dans le dialogue instauré par son Dieu et surtout comment il a compris sa propre existence face à lui, comment il s'est situé, reconnu, découvert dans cette relation duelle qu'est l'Alliance . Le psautier est parole de Dieu, mais il l'est en tant que parole humaine, en tant qu'il manifeste le fond même de l'être humain révélé à ses propres yeux et défini par son rapport au Dieu vivant. On comprend aisément que, saisi sous cet angle comme une partie intégrante de la révélation biblique, le psautier, aujourd'hui encore, a une parole essentielle, irremplaçable, à nous dire, sur Dieu et sur nous-mêmes. Pour entendre et rejoindre cette parole, il faut nous élever (ou nous abaisser peut-être ?) au niveau même où elle retentit. Ce niveau n'est pas celui de la pure intellectualité rationnelle; il est celui du cœur, celui qui, dans le jeu du dialogue, rend possible la réponse, l'engagement personnel, le don, la perte de soi, en un mot: l'amour. Ne cherchons pas ailleurs la définition même de la prière, et de la prière chrétienne. Celle-ci, on le sait, ne se réduit pas à un effort, fût-il poussé et réussi, d'intériorisation; elle est au contraire arrachement à soi et ouverture à l'Autre dans l'Amour.
Si le psautier est un livre de prière et s'il est capable de nourrir et d'exprimer la prière chrétienne, ce ne peut être que sous cet aspect-là, en tant qu'il traduit, du point de vue de l'homme, le rapport personnel d'alliance qui unit celui-ci à son Dieu. On devine qu'au niveau même de l'Ancien Testament, l'évocation du messie occupera dans cette perspective une place centrale et décisive. Le messie incarne, en effet, la parfaite image de l'homme devant Dieu. Il est, dit A. Chouraqui, “ la pierre angulaire de l’enseignement des psaumes ” . Encore faut-il savoir discerner sa présence non seulement sous la lettre de certains versets connus, mais dans le dynamisme, dans le souffle qui sous-tend et oriente tout le livre, à travers l'enchaînement de ses différents éléments. Le psautier nous parle du “ messie”, “ christ ” en grec. Nous savons, quant à nous, qu'il s'agira de Jésus mais, au niveau même du psautier, la figure du messie est envisagée à partir de la seule question essentielle qui habite tout homme: celle du sens de la vie et de la mort, du bien et du mal, de Dieu et de l'homme. Hors de cette perspective profonde, de cette interrogation qui nous interpelle au fond de notre propre cœur, le psautier restera pour nous un livre mort, objet de science peut-être, mais sans aucun impact sur la vie réelle et sans intérêt pour orienter nos choix fondamentaux ou notre prière.
Pour rejoindre et entendre cette parole sur le Christ annoncée dans les psaumes, il faut se situer au plan de la foi et non à celui de l'analyse scientifique. Cette exigence s'impose à un double titre: d'abord et tout simplement parce que le psautier est un livre poétique et que la poésie ne procède jamais par voie d'analyse; ensuite parce que toute parole authentique sur Dieu - sous quelque genre littéraire que ce soit - appelle son propre dépassement et ne peut jamais faire l'objet d'une saisie intellectuelle adéquate et définitive. Il ne s'agit pas, quand on cherche à prier les psaumes en chrétien, de découvrir des vérités préétablies que le texte énoncerait à propos du Christ et d'y croire. Une telle approche aboutit à une impasse car, précisément, la lettre des psaumes, à bien des égards - à part les éléments traditionnellement appliqués à Jésus depuis le Nouveau Testament -, apparaît souvent contraire à l'esprit de l'évangile ou, en tout cas, éloignée de lui et n'ayant rien à nous apporter de positif pour enrichir sa compréhension et notre manière de le mettre en pratique. La foi nécessaire ici ne porte pas sur des vérités-objets, sur des énoncés théoriques susceptibles d'appuyer une certitude religieuse d'ordre intellectuel ou un précepte moral. La foi se porte au contraire vers une Personne avec laquelle elle instaure une relation libre, pleine de risques, toujours neuve et originale, qui va à contre-courant de la démarche d'abstraction, laquelle aboutit à des conclusions définitivement acquises.
La foi, comme la vie, implique un continuel progrès et la prière des psaumes requiert ce type d'engagement. Elle n'est pas tant le fruit d'un effort de compréhension que l'expression d'une réponse personnelle, courageuse, authentiquement humaine, aux initiatives prises par Dieu dans l'histoire et dans ma vie. Le Christ les résume et les accomplit toutes en lui. Face à lui, je ne peux me contenter de répéter les formules d'un langage qui me serait donné - fût-ce celui de la Bible -, voire y adhérer. Je dois faire de ces formules ma parole personnelle, les recréer, en quelque sorte, à partir du plus profond de ma liberté, sollicitée par l'interpellation du Christ. C'est cela lire les psaumes dans la foi; je dois renoncer à les utiliser, à les posséder comme la traduction magique et adéquate de ce qu'est ou de ce que devrait être ma prière. Une telle prétention, d'ailleurs, se heurte immanquablement à l'écart irréductible qui sépare l'expérience humaine et religieuse du psalmiste de la mienne. Je dois plutôt recevoir les psaumes comme l'expression historique d'un rapport à Dieu vécu sous la mouvance de son Esprit et traduit dans une parole que je suis appelé à faire vivre à mon tour comme ma parole personnelle. Le langage des psaumes ne s'impose pas à moi. Il ne m'enferme pas dans ses formules comme dans une prison. Au contraire, il m'invite à découvrir la liberté de ma propre prière, quand il me fait rejoindre l'expérience de ceux qui ont lutté jadis avec Dieu sous les formes infiniment variées que peut revêtir le dialogue de l'Alliance. Dans ce dialogue, le messie, le Christ, joue le rôle exemplaire et principal.
Cette rencontre de Dieu et de l'homme ne s'effectue jamais que dans l'histoire. Il ne faudrait pas l'oublier quand on prie les psaumes. Le Dieu de la Bible et de Jésus-Christ n'est pas atteint au terme d'un effort de pure intériorité. Il se révèle au contraire à travers ses interventions dans l'histoire et, pour le découvrir, il faut épouser humblement la démarche de son incarnation.
Les psaumes se réfèrent constamment à cette présence de Dieu dans l'histoire qui est le motif unique de la louange d'Israël, sous quelque forme qu’elle se traduise. Le psalmiste célèbre les actes victorieux et libérateurs de Yahvé dans le passé - c'est la forme primitive et fondamentale de la louange biblique -; il rappelle les refus ou les révoltes d'Israël - d'où les longs développements des confessions nationales -; il annonce aussi le jugement divin ou le châtiment qui n'est jamais une vengeance arbitraire mais un acte destiné à rétablir la “justice ”, c'est-à-dire l'ordre du plan divin en conformité avec l'Alliance. C'est pourquoi, dans la logique de la Bible, l'expérience historique du châtiment débouche toujours sur la consolation, donc finalement sur une action de grâce. L'expérience collective du passé, conservée dans la mémoire nationale, sert, bien sûr, à éclairer le présent à partir de la leçon qu'on peut en tirer; mais cette leçon est aussi valable et fréquemment appliquée au plan individuel qu'au niveau national. Chaque orant reproduit dans sa propre histoire l'expérience du malheur, du salut, du péché, du châtiment et de la rentrée en grâce; et cette expérience personnelle et unique prend valeur exemplaire pour tous, d’où le témoignage porté publiquement à l'action divine par le psalmiste, dans le cadre de la liturgie.
Chaque fois qu'Israël loue son Dieu, c'est par référence à “ l'expérience pure de la vie ”, aux réalités tangibles de ce monde, non pas considérées en elles-mêmes, mais contemplées par la foi dans leur relation à Dieu, de qui procède toute leur beauté . Et, parmi ces réalités tangibles, il y a surtout celles qui, dans l'histoire, manifestent la présence même de Dieu et sa bienveillance sans limite - la terre promise, la loi, la ville sainte, le roi, ou “ l'homme au cœur pur et aux mains innocentes ”, persécuté mais totalement ouvert à la grâce divine. Cette louange - en quoi consiste essentiellement le psautier - représente pour la Bible “ la forme la plus propre de l’existence humaine ” . Elle est “ l'indice élémentaire de la vitalité ” . La prière d'Israël s'enracine dans la vie; elle se nourrit d'expérience humaine et c'est sous cet angle-là qu'aujourd'hui encore elle peut guider et façonner la nôtre.
Les “ relectures ”
D'ailleurs, il faut noter que le psautier lui-même s'est peu à peu élaboré et constitué à partir de réflexions successives sur l'actualité à la lumière des expériences passées . De nombreux psaumes portent la trace de ces relectures qui ont entraîné des transformations, ajouts ou développements opérés sur un texte primitif né dans telle situation désormais dépassée. Le Nouveau Testament, comme la liturgie juive, a usé plus tard du même procédé destiné à actualiser la parole écrite en fonction de l'événement présent. Pour l'Eglise primitive, l'événement présent est évidemment l'établissement de la nouvelle Alliance en Jésus reconnu comme le Christ et, par lui, l'accomplissement total du plan divin du salut. Dès lors, l'Ancien Testament tout entier sera relu dans la perspective de cet accomplissement. La référence fondamentale du psautier au messie se précisera; elle prendra corps aussi bien sous la forme de l'action de grâce pour la victoire et pour le règne de Dieu que sous celle des plaintes du Juste souffrant, pleinement confiant dans l'amour et la protection de Yahvé. Quant aux psaumes de pénitence, ils seront compris comme s'adressant au Christ mort pour nos péchés, tandis que les malédictions, expression imparfaite du besoin de justice à un stade encore inachevé de la révélation, représentent toujours un appel, empreint de toute la passion et de la réalité de la souffrance humaine, pour que Dieu fasse triompher la vérité sur le mensonge, le bien sur le mal, le mode de ce triomphe nous étant par ailleurs révélé dans l'oblation du Juste persécuté.
Les Pères de l'Eglise ont poursuivi le même type d'interprétation, élargissant encore l'application du texte psalmique à la vie spirituelle des baptisés. Le Christ est considéré comme le véritable exégète du psautier, celui-là seul en qui et par qui le psautier, comme l'Ecriture tout entière, est Parole de Dieu, car ce n’est pas la Bible, mais bien lui, Jésus-Christ, qui est le Verbe de Dieu. “ Après avoir à maintes reprises et sous maintes formes parlé jadis à nos pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils qu’il a établi héritier de toutes choses... resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance... ” (He 1,1ss).
Quant à nous, grâce à la foi qui nous unit au Christ, foi vivante incarnée dans l’expérience d'un engagement concret envers lui, nous pouvons, à notre, tour, aujourd'hui, recevoir avec profit le langage des psaumes, le rejoindre et en faire notre parole personnelle. Pour cela, il nous faut faire appel, comme le poète biblique lui-même, à notre propre expérience de la relation à Dieu, vécue dans notre histoire. Il faut rester pleinement et humblement ancré dans notre humanité. Nous pourrons alors élucider notre expérience au contact du Christ présent. dans sa Parole, sans chercher à capturer celle-ci pour une utilisation immédiate dans l'ordre moral ou intellectuel. “ Les psaumes, écrit Jean Cassien au 5e siècle, sont comme le pur miroir où nous prenons plus profondément conscience de tout ce qui nous advient. Pénétrés des mêmes sentiments dans lesquels le psaume a été composé, nous en devenons pour ainsi dire les auteurs, nous en prévenons la pensée, plutôt que nous ne la suivons, nous saisissons le sens avant même de connaître la lettre. La parole sainte éveille en nous des souvenirs... Instruits par ce que nous sentons nous-mêmes, ce ne sont pas des choses que nous apprenons par ouï-dire, mais nous en palpons la réalité pour les avoir perçues à fond, nous les enfantons du fond de notre cœur comme des sentiments qui font partie de notre être. Ce n'est pas la lecture qui fait pénétrer le sens des paroles mais l'expérience acquise ” . L'expérience de mon engagement personnel de foi envers le Christ vécue au milieu des contrastes de toute destinée humaine, me rend possible l'exégèse véritable de l'Ecriture, le dévoilement de son “ cœur ”. Celle-ci, en revanche, - et les psaumes en particulier - nourrit sans cesse et éclaire mon expérience par le donné objectif de la révélation qu’elle me transmet.
Ce dialogue permanent entre ma foi et la parole de Dieu, entre mon expérience personnelle et le langage du texte biblique, représente I'œuvre même de la prière qui se réalise sous l'action de l'Esprit Saint. Fondée sur l'amour, comme tout vrai dialogue, elle me fait pénétrer, à travers les mots des psaumes devenus miens, jusqu'à la présence divine elle-même qui m'y interpelle et qui s'y donne. Et c'est là le dernier trait de la prière chrétienne des psaumes: elle est fondée sur l'amour et elle aboutit à l'amour, comme toute la religion révélée d'ailleurs. Car le christianisme se définit - et devrait se distinguer - par l'amour. Telle est bien, en somme la condition essentielle d'une approche vivante de la parole de Dieu et des psaumes en particulier. Ceux-ci nous orientent vers une Présence, vers un Autre et c'est en ce sens qu'ils nous font découvrir le Christ; non pas en accroissant nos informations à son sujet, mais en approfondissant notre attente, en avivant notre désir, en développant la richesse de notre être à partir de la relation vivante qu'ils établissent et dont ils témoignent avec le Dieu des vivants. Seul celui qui aime est capable de découvrir tout l'amour qui vibre sous le langage des psaumes. Il devine la charge affective cachée sous la plupart de ses formules, si contrastées qu'elles soient: dans les violences, les exubérances, les longues réflexions méditatives, les souvenirs, les implorations, les plaintes, les cris de douleur ou de révolte, les chants de joie... Il la saisit, il y communie de l'intérieur. Il lui est impossible de se contenter d'analyses, de justifications historiques ou même théologiques - si on prend cet adjectif au sens purement rationnel-. Il lui faut épouser le mouvement global de la prière des psaumes, l'accueillir, s'y livrer sans jamais prétendre le dominer, ni le posséder ou le comprendre une fois pour toutes. L’amour le lui interdit, car l'amour est humble et c'est avec humilité qu'il faut prier les psaumes: d'une part avec ce respect émerveillé et ardent qui convient à l'approche de l'Absolu ou du Tout Autre et que la Bible nomme “ la crainte de Dieu ”; d'autre part, sans jamais tenter de prendre des distances artificielles par rapport à notre propre humanité, à ce terreau fait de chair et de sang où s'enracine notre expérience personnelle. On va à Dieu, on le prie avec toute sa vérité. Le judéo-christianisme n'est pas une doctrine mais un fait : celui de la communion intime et personnelle établie entre Dieu et l'humanité par l'Alliance accomplie dans le Christ. Qui dit Alliance dit Amour. Or, “ l'amour est la patrie de l'âme ” (Gogol). Nous devons donc redécouvrir cette patrie, y retourner, y séjourner, nous y plaire; alors nous pourrons pénétrer vraiment dans l'univers du psalmiste, car nous rejoindrons sa propre patrie. Nous pourrons communier, avec lui et avec le messie vers lequel tendent tous ses espoirs, à la vie même de Dieu.
Plus concrètement, il est possible d’observer, à travers l'ensemble du psautier, comment tout y converge vers le messie.
Trois acteurs se partagent les rôles dans le drame de l'existence humaine tel que nous le dépeint le psalmiste :
- L'impie qui refuse Dieu et attaque pour le détruire tout ce qui manifeste la lumière, la vérité ou la vie.
- Le juste, le pauvre ou le malheureux, innocent persécuté par l'impie, ou pécheur repentant sur la voie de la conversion.
- le Roi, c'est-à-dire Dieu lui-même comme juge définitif du conflit entre le juste et l'impie, ou son lieutenant, le messie, consacré en son nom pour faire régner la justice sur la terre.
Le rapport de force entre ces trois protagonistes crée la tension dynamique qui habite tout le psautier.
L'ordonnance des différents psaumes à l'intérieur de la collection n'est pas le fait d’un pur hasard. Quelles que soient les dates de composition des pièces originales ou leur genre littéraire, il est manifeste, dans plus d'un cas, que leur succession correspond à un souci d'enchaînement qui semble voulu. Le repérage de ces correspondances pourrait, sans nul doute, nous aider à approfondir notre intelligence du psautier dans sa globalité et nous permettre de mieux percevoir le sens de la parole qu'il nous livre. Cette parole nous éclaire tout à la fois sur nous-mêmes, dans le conflit qui oppose sans cesse, en nous et autour de nous, le bien et le mal, la lumière et les ténèbres, et sur Dieu, dans la réalisation du projet de son amour qui résout ce conflit.
Le premier livre du psautier (Ps 1-40) est centré tout entier sur le thème de cette opposition irréductible entre le juste et l'impie; le psalmiste affirme que le roi-messie sera victorieux par la puissance du Nom de Dieu sur laquelle il fait reposer toute sa confiance. Le juste, que la souffrance avait rendu muet, pourra dès lors faire jaillir de sa bouche le chant de l'action de grâce. Le conflit, si violent soit-il, n'est pas absurde; il est un chemin de justice qui conduit à la joie devant la face de Dieu.
Le second livre (Ps 41-71) traite du même problèmes mais dans une perspective à la fois plus profonde et plus large. Le conflit est intérieur. La détresse atteint et pénètre l'âme du juste à travers le souvenir d'un bonheur perdu, l'expérience de la caducité de tout appui humain, aussi bien moral que matériel, l'angoisse de la trahison, du mensonge, du péché... Le sacrifice même est vain, à moins qu'il implique, au fond du cœur, la reconnaissance que Dieu seul est roi, l'unique rocher capable de sauver. C'est lui, Yahvé, qui donne au messie, par son amour, la joie et la vie; et celles-ci rejailliront en bonheur sur toute la terre, sur les pauvres et les humiliés tout spécialement.
Le troisième livre (Ps 72-88) interroge sur le pourquoi de l’injustice et de la “ colère” de Dieu à l'égard des “ brebis de son pâturage ”. Le peuple avec qui Dieu a fait alliance, à qui il a révélé son Nom, est aujourd'hui dispersé et décimé. C'est le scandale du succès des impies posé ici au niveau collectif et national. Certes le peuple a péché et son malheur le châtie mais, là encore, la lumière vient du messie à qui Yahvé a juré amour et fidélité. Même accablé d'outrages, le fils de David ne demeure-t-il pas le garant du salut pour tout le peuple ?
Au quatrième livre (Ps 89-105), s'ébauche la solution. Le rôle du messie qui règne et juge dans la droiture, la justice, l'amour et la tendresse, est en réalité assumé par Dieu lui-même, refuge du peuple depuis toujours. De tout temps Yahvé est roi, “ le Très-Haut sur toute la terre ”. Son amour est éternel. Grâce aux leçons du temps et de l'histoire, l'homme dont “ la force a été brisée en chemin ” est appelé à se souvenir que c’est Dieu lui-même qui, le premier, “ se souvient ” de son alliance.
D'où le chant, la louange d'action de grâce pour l’amour du Seigneur qui retentit à travers tout le cinquième livre du psautier (Ps 106-150). Le messie est désormais installé à la droite du Seigneur; il sauve le pauvre et répand à jamais sur la terre le don de la vie et la lumière de la Loi qui rend heureux. Ceux qui montent vers lui à Jérusalem - le siège de la maison de David - y trouvent la paix, la sécurité, le pardon, la joie, le bonheur de vivre ensemble. Avec tous les rois de la terre, dans une extraordinaire symphonie universelle, ils peuvent rendre gloire au Seigneur Roi qui, depuis Sion, pénètre toutes choses, répandant sur tout et partout son souffle bienfaisant.
Telles sont les grandes perspectives qui se dégagent d'une lecture globale du psautier, attentive à ses articulations principales. A travers chacun des cinq livres cependant, comme à travers chaque psaume, on retrouve les mêmes certitudes, appuyées sur la même foi et les mêmes expériences.
Le premier livre du psautier (Ps 1-40) est enserré entre deux affirmations de bonheur: le bonheur de celui qui refuse la voie des impies pour appliquer son désir à la loi de Dieu, et le bonheur de “ celui qui pense au pauvre et au faible ”, c'est-à-dire qui ouvre son cœur à l'intelligence du mystère de cette pauvreté, de ce malheur, et à sa réalité (Chouraqui traduit: “ l'homme perspicace devant l'infirme ”). Cette affirmation de bonheur ne recouvre pas l'idée d'une satisfaction facile, mais d'une marche sans obstacle sur le chemin qui conduit à Dieu. Celui qui comprend le sens mystérieux de la destinée du pauvre ou du juste souffrant, celui-là, comme l'adepte fidèle de la loi, a découvert la voie qui mène à Dieu. La même déclaration de “ bonheur ” conclut encore, à la fin du psaume 2, la présentation du messie, roi, fils de Dieu, héritier et chef des nations, capable de ramener à la paix le tumulte de leur révolte. Cette déclaration s'applique à “ qui trouve en lui son refuge”. D'emblée, le premier livre du psautier pose le messie comme celui qui triomphe, au nom de Dieu, dans l'irréductible combat entre le juste et l'impie.
Les psaumes 1 et 2 nous livrent, en guise d'introduction à l'ensemble du livre, ce que Chouraqui appelle “ la clé de la symphonie du psautier ” : l'opposition entre la voie des impies et celle des justes, la révolte des nations contre Dieu et son messie et le triomphe final de ce dernier entraînent le salut de ceux qui s'abritent en lui. Dans les psaumes suivants, l'affirmation de cette certitude se prolonge en déclaration de paix, de sécurité, de joie même, au sein d'une détresse de laquelle le psalmiste sait que Dieu le libère et le sauve parce qu'il entend et répond. Cette détresse, c'est l'assaut des ennemis extérieurs ou celui du péché, du mensonge, de la maladie et même de la mort. En tous ces combats, l'intervention finale de Dieu manifeste sa justice et le psalmiste fait éclater un hymne à la grandeur de son Nom qui domine sur toute la terre, et à l'honneur de l'homme qui a reçu en partage la responsabilité de cette domination (Ps 8). Et pourtant, la réalité de la souffrance est là. Il faut appeler Dieu pour qu'il se lève en faveur du malheureux aux heures de son angoisse, pour qu'il intervienne contre les mortels, lui qui connaît les hommes et voit que la corruption l'emporte parmi eux.
Le Psaume 12 pose la question lancinante : jusqu'où et jusqu'à quand le malheur va-t-il triompher ? Cette interrogation est lancée non seulement sur le ton de la plainte mais sur celui du reproche adressé à Dieu. Ce qui fait l'objet de la plainte : la réussite de l'ennemi, son exaltation et, plus profondément, la tristesse du cœur, la peine de tout l'être, l'humiliation du pauvre, tout cela a une cause qui échappe aux prises de l'humilié. La relation à Dieu, le dialogue d'amour normalement établis par l'Alliance sont perturbés. Dieu oublie, il cache son visage; loin de sa face, le psalmiste plonge dans la nuit mortelle, car le regard de Yahvé est la lumière de ses propres yeux comme l'amour divin est la joie de son cœur... Aussi, dans la supplication qui succède à la plainte, suggère-t-il le souvenir de l'Alliance en appelant Yahvé “ son Dieu ”, selon la formule consacrée de l'élection d'après Ex 6, 7. Le Dieu de l'Alliance se définit comme celui qui regarde et répond, en bref, comme celui qui aime. Parce qu’elle s'appuie sur la certitude de la grâce de Dieu, sur sa bienveillance inconditionnelle et imméritée, la supplication évolue en acte d'abandon et la tristesse du cœur, plongé dans l'oubli et la nuit, fait place maintenant à la joie véritable que procure le salut. L’interrogation angoissée répétée au début du poème se résout en un simple chant d'action de grâce au Seigneur “ qui fait du bien ”. Le tourment l'a cédé à la paix.
Le Psaume 13 (= 52), sous la forme d'une sorte d’invective prophétique, stigmatise la folie de ceux qui nient Dieu dans leur cœur, ce cœur destiné à être précisément le lieu du dialogue et de l'alliance. La corruption est alors sans remède, absolue. Dieu a beau regarder, son attention n'éveille ni ne rencontre aucune réponse. C'est lui maintenant qui est seul, abandonné, car personne ne le cherche plus. Après ce constat de perversion générale, le psalmiste pose son jugement sur cet abandon que ses auteurs mêmes ignorent. La perversion de ceux qui nient Dieu consiste, en fait, dans leurs fraudes, leurs exactions contre les malheureux du peuple, l'exploitation qu'ils font peser sur leurs semblables. Ils nient Dieu parce qu’ils nient l'homme en dévorant leurs frères. En mangeant tranquillement leur nourriture, ils se rendent coupables d'anthropophagie... ! En détruisant leur prochain, ils se privent eux-mêmes de toute possibilité d'entrer en relation avec Dieu: “Jamais ils n'invoquent le Seigneur ”. Ils accomplissent l'“ anti-alliance ”. Mais Dieu, lui, a pris parti dans le conflit qui oppose le fort au faible. Il s'est mis du côté du pauvre, il est l'abri du malheureux.
Pourtant une question reste posée qui traduit non pas le doute mais l'espérance : dans le poème, le rythme de la lamentation s'interrompt et, en un vers qui est peut-être une addition liturgique, le psalmiste s'interroge pensivement sur celui qui sera le médiateur du revirement attendu dans la destinée du peuple élu, aujourd'hui dispersé et écrasé par l’adversaire: “ Qui fera venir de Sion la délivrance d'Israël ? ” La mention de Sion renvoie au messie qui doit en être le roi. C'est lui qui donnera le salut à Israël. En lui et par lui s'opèrent tout à la fois le retour de Yahvé abandonné par les siens et celui de son peuple exilé dans le malheur ou le péché. Alors la joie régnera en Israël. Le messie n'est-il pas aussi cet habitant de la sainte montagne, digne de séjourner sous la tente du Seigneur, parfaitement intègre et dès lors inébranlable (Ps 14), lui que Dieu “ garde ” comme la prunelle de I'œil et qui “garde” ses chemins, lui qui déborde de joie en sa présence (Ps 15), qui appelle et à qui Dieu répond; lui qui, après la nuit de son épreuve, se rassasie de lumière en contemplant la face de Yahvé (Ps 16 ) ?
La figure du messie, dressée dès le psaume 2, réapparaît en pleine lumière au psaume 17. Fidèle et sans reproche, le roi-messie y célèbre le Nom de Yahvé car, secouru par la force de son Dieu, il a triomphé de tous ses ennemis. Pour lui, la puissance divine s'est déployée à travers les splendeurs et les bouleversements du cosmos. Le psaume 18 peut poursuivre: si les cieux annoncent la gloire de Dieu quand le soleil y resplendit, combien plus la révèle le cœur de l'homme quand y brille la Loi, cette Loi qui représente pour le juste sa raison d'être et de vivre.
Le Psaume 19 est une prière implorant du Nom de Dieu la victoire pour le roi, “ selon la mesure de son cœur ”. Ce Nom est la seule arme du messie, parfaitement sûre et efficace, tandis que les protections humaines ou techniques les plus puissantes s'effondrent. Il n'est pas une formule magique, mais il affirme la présence d'un Dieu vivant qu'on peut interpeller et qui, “ du haut des cieux ”, répond, au jour de la détresse. Le cœur du messie est le lieu d'où jaillit cet appel; le salut, la victoire sur les ennemis, est la réponse divine envoyée du “ sanctuaire des cieux ” et attendue de tous.
Le psaume suivant (Ps 20) poursuit le même thème: il développe une réflexion sur la joie et la gloire du roi-messie consistant tout entières en la force que lui donne Dieu; cette force naît de la réponse divine au “ désir de son cœur”, d'une intime correspondance entre le “ cœur ” du messie et la volonté de salut de Yahvé. Cet amour, cette harmonie, cette proximité font la vie et le bonheur du messie... Ce sont eux qui le rendent inébranlable face à ses ennemis. Comprenons, bien sûr, qu'ici la “ colère ” de Yahvé n'a rien d'une passion bassement vengeresse, immorale; elle est l'expression vivante et symbolique du fait que Dieu, dans son amour, a pris parti, avec toute l'efficacité de sa puissance, au côté du roi-messie pour le rendre victorieux de tout mal. Cette absolue certitude de salut, cette confiance totale dans la force de Dieu qui “ se dresse ”, permet à l'homme, même affronté aux attaques de l'adversaire, de fêter et chanter... Il faudrait souligner dans ces psaumes la forte charge affective ou vitale de certains mots du vocabulaire comme “ répondre ”, “ savoir ” (ou “ connaître ”), “ demander ”, “ donner ”, “ s'appuyer ”, “se dresser ”, “ soutenir ”, “ défendre ”, “ secourir ”, ou comme “ la force ”, “ le désir ”, “ le souhait ”, “ la vie ”, “ la grâce ”, “ la joie ”..., sans parler du “ cœur ”, des “ lèvres ” et de la “ main ”... On évolue dans l'univers de la relation interpersonnelle, du dialogue, de l'alliance, dans un monde d'amour où l'authenticité du rapport à Dieu est attestée par sa réponse en des actes concrets et victorieux. Le roi-messie est celui qui, du fond de son être, réalise parfaitement et durablement ce dialogue. Dieu lui répond du sanctuaire des cieux et lui accorde la victoire sur toutes les forces du mal qui l'assaillent.
Mais le premier livre du psautier est tout entier dominé, on l'a dit, par le thème de l'impitoyable conflit entre le juste et l'impie. Le Psaume 21, lui aussi traditionnellement appliqué au messie, semble, dans sa première partie prendre l'exact contre-pied des joyeuses certitudes du psaume 20: ici Dieu “ ne répond pas ” et la victoire reste loin; au lieu de la joie, c'est l'angoisse, au lieu de la vie, “ la poussière de la mort ”, au lieu de la gloire, la dérision; loin d'être terrassés, les ennemis l'emportent et le fond de l'être lui-même, ce “cœur” et ces “lèvres” en pleine communion avec les projets divins, dans le psaume précédent, sont maintenant “ liquéfiés ”, dissous, comme anéantis par les assauts du mal.
Pourtant la réprobation du malheureux n'est pas définitive. Dieu “ répondra ” et son intervention de salut n'aura pas pour unique effet la délivrance personnelle du juste souffrant. Elle gagnera à la louange le peuple tout entier, les frères et les fils, les pauvres qui, eux aussi, cherchent Dieu “ à travers les ravins de la mort ” (Ps 22) et qui seront rassasiés, le cœur comblé de vie et de joie pour toujours. De plus, la terre entière s'inclinera et se convertira au Seigneur. La détresse du juste se transforme en vie pour le Seigneur. A son tour, l'innocent transmet la vie, engendrant un peuple nouveau, une descendance au service de son Dieu... Au terme de sa souffrance, le juste, dans la joie et la vie, atteste et instaure la royauté divine sur toutes les nations; il inaugure l'établissement de sa justice pour une humanité renouvelée. Le malheureux qui a connu l'abandon du Seigneur et la dérision des hommes, le condamné qui a subi les affres de la mort, accomplit paradoxalement la mission dévolue au messie : il inaugure le règne de Dieu et sa justice pour “ le peuple qui va naître ”.
Cette certitude projette une lumière décisive sur les nombreux psaumes de supplication individuelle ou de réflexion nés de l'expérience douloureuse du malheur ou du mal. Cette expérience est générale et obsédante; elle pose à la conscience humaine un problème insoluble; elle se présente sous des formes ou des visages variés à l’infini et, à aucun niveau, celui qui la subit ne peut la maîtriser. C'est un constat d'échec qu’il faut entériner ou une formidable question, un appel angoissé à une réponse qui doit venir d’ailleurs. Cet “ ailleurs” est le messie, partout présent dans les psaumes. Elu de Yahvé, en butte comme tous les hommes aux assauts du mal, il est à la fois messie des douleurs et messie de gloire. Il est le juste persécuté, gardien loyal des chemins de Dieu, offrant son sang sous les attaques de l'impie et sauvé par l'intervention de Yahvé. Il incarne tous les combats d'Israël; en lui, pour lui, la mort est vaincue et, par lui, la délivrance de Dieu atteint tous les hommes. Les psaumes royaux décriront le bonheur, la paix, la justice instaurés par son règne, relais parfait du règne de Dieu lui-même sur l’humanité et sur toute la création.
On peut comprendre aisément, à cette lumière, non seulement qu'une prière chrétienne des psaumes soit possible et légitime, mais qu'elle est hautement recommandable, nécessaire, indispensable même à une compréhension profonde et cohérente du psautier dans son ensemble. Il ne s'agit pas de récupérer, pour notre prière liturgique ou privée, des passages de psaumes jugés acceptables, compatibles tout ensemble avec notre foi chrétienne et notre sensibilité moderne. Ce serait là faire montre de préjugés, refuser dans une certaine mesure de recevoir et d'accepter le donné objectif de notre foi dans la Parole de Dieu. Il n'est pas question non plus d’essayer de justifier l'utilisation de ces passages par simple référence à une tradition, fût-elle vénérable et sacrée, ou en effectuant, à partir de subtiles analyses, quelques rapprochements plus ou moins factices entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il s'agit plutôt de saisir de l'intérieur l'unité profonde qui habite tout le psautier et de comprendre qu'elle gravite, comme l'Ecriture tout entière, autour du mystère du messie, c'est-à-dire du Christ. Plus rien alors, dans le psautier, ne nous paraîtra inassimilable; tous les éléments prendront leur place sur l'immense horizon d'une prière centrée sur le Christ, homme de douleurs, vainqueur du mal et fils de Dieu, instaurant son règne sur tout l'univers.
La perspective messianique est essentielle à l'intelligence du psautier; inversement, la fréquentation du mystère de Dieu à travers les psaumes est essentielle pour approfondir notre connaissance et notre amour du Christ. Ce n'est pas un hasard si, dans sa dernière instruction aux apôtres après sa résurrection, Jésus leur ouvre l'esprit à l'intelligence des Ecritures en leur rappelant tout ce qui a été écrit de lui “ dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes ” (Lc 24, 44). “ Ainsi était-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d'entre les morts le troisième jour et qu'en son Nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. De cela, vous êtes témoins ” (Lc 24, 46-48). Ne cherchons pas seulement à confirmer et éclairer ce témoignage dans la lettre de l'Ecriture, mais bien plutôt dans le grand souffle de l'Esprit qui la traverse tout entière et lui donne son admirable cohérence.
S'il est vrai qu'on trouve dans le psautier le reflet de cette image qu'Israël s'est faite de lui-même dans son dialogue d'alliance avec son Dieu, il faut dire que cette image n'est autre que celle du Christ, celle de Jésus, serviteur souffrant, persécuté, mort et ressuscité par Dieu, intronisé à la droite du Père comme roi nouveau et juge de l'univers. Qui chercherait dans le psautier la parfaite image de l'homme devant le vrai Dieu, y découvrirait le portrait de Jésus-Christ.
Sœur Loyse MORARD