Une prédication sur le

LE   P S A U M E  13[1]

 

Voilà un psaume d'une grande élévation spirituelle[2]. [. . .] Il nous décrit un grand combat, l'affrontement entre le diable et un cœur qui aimerait être pieux, [ ... ] un véritable combat spirituel où ni la force, ni la sagesse, ni l'épée ne peuvent porter secours; Dieu seul le peut, sinon c'est la défaite. [ ...]

 

Seigneur, combien de temps auras-tu pour moi un si complet oubli ?

 

Il est question ici de gens dont la tristesse et les grands tourments viennent du diable.         Ceux qui ne connaissent pas par expérience cette situation ne comprennent pas ces mots. […]

Mais à ceux qui y sont ou qui vont y être plongés, ce psaume est présenté comme un exemple afin de leur dire : Comporte-toi comme le psalmiste s'est comporté. Sa plainte exprime les pensées que tu ressens toi-même; [ ... ] il dit: “ Dieu m'a oublié.” Que Dieu nous préserve de cela!

On a vite dit : “ Dieu m'a oublié ” ; mais quel poids à porter quand on est obligé de le dire par rapport à soi-même! Certes, l'idée que Dieu nous a oubliés nous traverse parfois l'esprit et cela nous effraie particulièrement, car ce serait vraiment trop d'être oublié par Dieu. Mais quand il nous oublie longtemps et que cela n'a pas de fin, alors celui qui est éprouvé pense: “J'appartiens au diable et dans la situation où je suis il n'y a ni solution ni secours pour mon âme.” [ ... ] Quand quelqu'un en vient à penser que Dieu l'a oublié et que cela s'éternise, cela signifie qu'il désespère de Dieu. Arrivé à ce point, tu es mort. Le psaume emploie des mots forts et bien appropriés pour dire comment le désespoir l'attaque, l'empêche de continuer à croire et à espérer, et remplit son cœur du poison infernal de cette unique pensée : “Dieu ne veut plus de moi.” Les incroyants sont perdus quand de telles pensées les affectent.

A nous de trouver ici un exemple du combat que se livrent le diable et un cœur pieux. En effet le diable s'acharne sur vous au point que l'on crie : "Je suis perdu !" Ce sont là des flèches du diable. Ce ne sont pas des flèches en paille qui atteignent seulement le corps; ce sont des flèches enflammées qui détruisent l'âme. "Mais [se dit l'homme éprouvé,] ne suis-je pas à toi ? N'ai-je pas foi en toi ? Ne suis-je pas baptisé et ne m'as-tu pas donné ton Evangile et ton Sacrement[3] ? … Mais où sont à présent la foi, la Parole, Dieu et le Christ ?… Tout est perdu !"

 

Combien de temps caches-tu ton visage devant moi?

 

Voilà une manière de parler propre à l'hébreu et aux psaumes: quand Dieu vous accorde [de voir] son visage, il vous est favorable et plein de grâce; quand il est en colère et vous est défavorable,  il détourne son visage. [...] David exprime ici la même plainte  : “ Jusqu'à présent tu m'as parlé aimablement dans ta Parole; tu m'as réconforté par le Saint-Esprit et tout n'était que grâce et joie. Mais maintenant tu te caches totalement; tu ne veux pas me voir, en d'autres termes, tu m'as oublié et je ne ressens plus que colère et malheur. ” Autant de réactions qui conviennent au diable! ...

[...] Elles sont donc fortes et bien appropriées, ces paroles: “ Seigneur, combien de temps me manifesteras-tu un si complet oubli? Combien de temps caches-tu ton visage devant moi? D'où vient cette défaveur à mon encontre? Je t'ai pourtant construit le temple; j'ai gouverné droitement mon royaume; tu m'as établi roi et tu m'as donné mandat d'agir droitement en mes actes. Mais si les choses doivent tourner comme elles tournent et qu'il faut vivre une situation pareille, alors, que le diable serve Dieu ![4] ... Mais si non seulement le meurtre et l'adultère, mais tout ce que j'ai fait dans mon royaume doit tourner à ma honte, alors, que le diable serve Dieu! ”

[...] Le moment est alors venu où il faut songer à la manière d'entrer en lice sans armure, quand le diable vous attaque. David tombe à terre et le diable remporte la victoire. Autrefois David a vaincu Goliath; maintenant il est vaincu par lui [et il s'écrie] : “ La colère de Dieu a passé sur moi! ” [...] Regarde comment le diable le piétine et lui fait vomir des paroles horribles! Moi, j'aurais dit[5] : “ Tu as pourtant ce témoignage de Samuel : Dieu t'a choisi comma roi! "

 

Combien de temps aurai-je chaque jour l'âme en souci et le cœur dans l'angoisse?

 

Cela veut dire : Mon âme est pleine de soucis nuit et jour et aimerait être débarrassée de la peur, de la colère, du souci, de l'épreuve, etc. David dit [en quelque sorte] : “ Au secours, Seigneur, je veux me faire moine pour devenir pieux, etc. ” Le diable est parvenu à l'entraîner là où il voulait. En prenant en considération sa vie et sa personne, il est obligé de penser: “ Je suis pourtant David, l'élu! Mais j'ai fait ceci ou cela et j'ai omis de faire telle ou telle chose. ”        Cette pensée  le tourmente et le tracasse. “ Mais - lui suggère le diable pour lui faire honte -   ce n'est pas ainsi que tu t'en sortiras, même si tu [te martyrises jusqu'à] en devenir fou! ” David réplique : “ Jour et nuit je me torture à mort dans mon cœur jusqu'à faire dépérir ma moelle et mes os. ” On peut en perdre le rose de sa petite bouche et de ses joues et le goût de la danse et des cabrioles, car il est un esprit de tristesse, le diable. [ ...]

 

Combien de temps mon ennemi s'élèvera-t-il contre moi?

 

David se constitue prisonnier. Il dit : “ Je suis innocent quant à la vie que j'ai menée, mais je ne peux pas me défendre; quoi que je fasse, j'ai perdu. ” Dès lors, quand le monde intervient dans le combat en plus du diable, quand les deux potages (la tristesse et la mélancolie touchant la vie terrestre et la vie éternelle) sont réunis, cela donne un repas indigeste qui fait la joie du diable. Et voilà l'ennemi [de David] au zénith! Le diable se dresse au-dessus de lui avec sa massue; il veut sa mort, alors que l'épée et l'armure de David gisent dans la poussière. Il ne reste plus alors que le pauvre et misérable soupir du cœur, avec lequel il se retourne en disant : “ Je me constitue prisonnier; c'est la défaite! ” [...] David est obligé de déclarer le diable vainqueur. Le roi, pourtant mandaté par Dieu et auteur de tant de bonnes choses, est incapable d'articuler la moindre bonne parole. David a perdu et le diable a gagné.

C'est là que Dieu vient en aide au plus fort, c'est-à-dire à celui qui remporte en fin de compte la victoire[6].

Quand tout est perdu et que tu es obligé de te constituer prisonnier, apprends à dire . “ Que cela rejoigne les autres péchés là où ils sont! ” David ne renie pas sa qualité de roi; il ne dit pas non plus que ses justes actions n'étaient pas justes. Il dit : “ Je suis le roi, si une injustice a été commise, qu'elle rejoigne les autres péchés; de toute façon, c'est un fait que je ne suis pas juste devant Dieu, même si je suis mandaté par lui. ” Mais Dieu dit : “ Ne t'engage pas dans une procédure juridique avec moi! Vis de ma grâce, sinon le diable trouvera facilement de quoi t'accuser! ” [...].

Il ne me sert donc à rien d'être saint et d'avoir été appelé par Dieu; le diable est tout à fait capable de réduire cela à néant, de le monter en épingle et de le rendre inutile, jusqu'à ce que l'on se retourne et que l'on dise : “ Que cela passe comme toutes les autres erreurs. ”

 

Regarde donc et exauce-moi, Seigneur, mon Dieu.

 

Le soupir persiste et David s'y accroche, bien qu'il ressente la colère de Dieu. Tel un dialecticien habile, il établit une excellente distinction : il se détourne de la vie [qu'il a menée] et qui l'a conduit à la défaite, vers la miséricorde de Dieu, qui le fera gagner. Quiconque est capable de faire la distinction entre la vie vécue et la miséricorde, se lève et le diable perd. Pour commencer, ce dernier a, certes, remporté la victoire et David est tombé; mais maintenant, David s'est repris et il a vaincu le diable. Pour commencer, il crie qu'il est perdu, que Dieu l'a oublié et que le diable a le dessus. Mais maintenant il ouvre un œil : “ Dieu, tu es plein de grâce; dans les grandes ou les petites choses je n'ai pas fait ce que je devais; mais je ne veux pas en discuter davantage; de toute façon je ne suis pas pur; mais tu as promis de faire grâce à tous ceux qui demandent grâce et secours. ” Dès lors il saisit l'épée d'une autre manière : il saisit la miséricorde et le pardon des péchés . “ Regarde donc et exauce-moi, Seigneur, mon Dieu! ” C'est cela le soupir : “ Aide-moi maintenant, car je suis perdu! ” Auparavant, il ne sentait rien d'autre que la colère [de Dieu] et cela le démolissait. Maintenant, il jette un coup d'œil dans la miséricorde de Dieu; [il comprend] qui est Dieu et cela lui permet de dire : “ Regarde et exauce-moi; considère ma misère et mes soupirs; n'agis pas avec moi comme je l'ai mérité. ”

Voilà ce qui s'appelle un magnifique et bon retournement.

 

Eclaire mes yeux afin que je ne m'endorme pas dans la mort.

 

Maintenant  David prie Dieu de rendre à nouveau son visage joyeux, qu'il retrouve ses couleurs et que son corps retrouve ses forces. Si cela avait duré plus longtemps, il en serait mort. [ ... ] Un homme ne peut que mourir, si Dieu ne vient pas rendre la joie à son visage et la vie à son corps et à sa vie.

 

Afin que mon ennemi ne se glorifie pas de me dominer.

 

Cela veut dire : “ Ne laisse pas la victoire et le triomphe à celui qui s'est élevé au-dessus de moi, qui a gagné contre moi et qui m'a jeté à terre! Le diable ne doit pas dire . " Le voilà par terre! Que va-t-il faire maintenant, ce David? " Il n'y a plus ni solution ni secours! Ne permets pas qu'il en fasse une chanson, qu'il s'en glorifie et s'en vante, et que je doive tolérer qu'il me jette à terre! ”

Je ne vais pas énumérer les nombreux exemples qui nous concernent nous-mêmes. Dieu permet que nous devenions faibles et que l'on nous jette dans la poussière, et malgré cela le diable n'a pas pu entonner sa chanson. C'est vrai, nous luttons avec lui et il nous bat, mais il ne nous jettera pas dans la tombe.

C'est ici que ce psaume peut nous aider. Le diable n'aimerait pas seulement me battre; il aimerait aussi tirer gloire de m'avoir vaincu. Mais c'est à ce moment-là que David resurgit, bat le diable et ses propres adversaires, et entonne un chant par-dessus le marché. Le diable ne peut pas faire cela.

 

Quant à moi, je mets mon espérance en ta grande grâce.

 

Tout est là! Les cinq sens se remettent en place, les yeux deviennent clairs, le corps et l'âme guérissent. Seul le soupir a été décisif dans ce combat; il apporte courage, espérance et foi, et l'on peut dire : “ En quoi cela te regarde, toi, le diable, que je n'ai pas été pieux et que je n'ai pas agi droitement? ” Voilà comment le chevalier battu devient un chevalier intrépide. Je mets mon espérance en ta grande grâce. Voilà comment il faut saisir notre Seigneur Dieu. Remporter la victoire de cette manière-là, c'est détenir le bouclier de la foi et l'épée de l'Esprit, dont Paul parle en Ep 6,16. Le diable s'enfuit dès que je lui oppose non pas mes œuvres et ma vie, mais la Parole et la foi, selon que Dieu m'a ordonné de croire. Dieu t'est favorable. Si tu as foi en la Parole de Dieu, le diable prend la fuite.

C'est là que David redevient un authentique chevalier, non par des œuvres ou par une vie sainte, mais par la foi en la miséricorde de Dieu et par l'épée de l'Esprit. C'est de cette façon-là qu'il faut s'expliquer avec le diable. Mais avant de saisir ce bouclier de la foi, on a la tête ensanglantée, on transpire et on gît dans la poussière. Maintenant David dit : “ Je possède un atout : j'ai un Dieu plein de grâce et mon cœur se confie en lui. Auparavant je pensais que tu m'avais oublié et que tu avais détourné de moi ton visage. C'est vrai quand je me regarde moi-même. Mais quand je te considère, toi, tu es miséricordieux et tu as promis la miséricorde. Elle vient de Dieu et non pas de moi, cette vérité selon laquelle je suis un pécheur et que tu es, toi, un Seigneur aimant pardonner les péchés et permettant aux pécheurs de remporter la victoire par ta miséricorde et par ta puissance, et non par leur propre sainteté et par leur vie honorable. Et voici que la chanson que le diable n'a pas pu chanter, c'est moi qui la chante à présent. C'est maintenant  lui qui est par terre avec la tête ensanglantée, incapable de se relever, car il n'a  pas le droit de dire que Dieu n'est pas miséricordieux. ” Tiens-lui [donc] tête s'il se mettait à prétendre que Dieu n'aime pas aider les pauvres pécheurs!

C'est pourquoi, comme Goliath, il a maintenant perdu sa lance et tout [le reste]. David lui tire l'épée du fourreau et le tue. Et maintenant il chante un cantique au Seigneur pour le grand bien qu'il lui a fait. Et notre victoire sur le diable, cette victoire déjà acquise, nous reste acquise pour toujours. C'est pourquoi nous pouvons, nous aussi, chanter : “ Nous étions d'abord couchés dans la poussière, mais Dieu a voulu que cette défaite n'entraîne pas notre perte; et maintenant nous quittons [le champ de bataille]  avec les honneurs. ” Il en va souvent de même dans les litiges terrestres : habituellement celui qui a commencé avec arrogance a été vaincu par la suite. Mais cela ne rend pas la chose plus  facile à porter. Dieu nous montre par là que le scénario est le  même dans le grand combat spirituel : le diable m'inflige une claque; il m'envoie à terre; s'il n'y avait pas le soupir, il partirait triomphant; mais je me reprends et je saisis mon épée spirituelle.

Voilà comment ce psaume offre l'exemple du grand combat qui oppose les saints chrétiens et le diable. N'ayons pas peur quand nous perdons une bataille. Il nous reste toujours le soupir dont peuvent naître l'espérance et la pugnacité, ce qui nous permet de chanter ensuite avec reconnaissance ce dernier verset :

 

Je chanterai au Seigneur pour le grand bien qu'il me fait

 

Notes

 

1. Ce texte - établi, grâce à une “ sténographie de son invention, par Georg Rôrer (1492-1554), traduit et abrégé par nous - est celui d'une prédication sur le Psaume 13, prononcée par le Réformateur le ler novembre 1533, sans doute à son domicile.

Rôrer est le premier pasteur ordonné par Luther (14 mai 1525). Il demeura un des plus fidèles collaborateurs du Réformateur.

Le texte du Psaume utilisé pour la prédication (qui se lit en WA 37,183-188) est celui de la Bible allemande de Luther.

 

2. En allemand hoh, adjectif employé pour rendre le superlatif d'expressions hébraïques comme Cantique des cantiques.

 

3. La sainte Cène

 

4. En d'autres termes : c'est le monde renversé

 

5 .

 

Intervention du "pasteur Luther"

 

6. Cette remarque un peu énigmatique et même cynique introduit le thème biblique de la force qui se manifeste dans la faiblesse.

 



[1] Ce texte - établi, grâce à une “ sténographie de son invention, par Georg Rörer (1492-1554), traduit et abrégé par nous - est celui d'une prédication sur le Psaume 13, prononcée par le Réformateur le 1er novembre 1533, sans doute à son domicile.

Rörer est le premier pasteur ordonné par Luther (14 mai 1525). Il demeura un des plus fidèles collaborateurs du Réformateur.

Le texte du Psaume utilisé pour la prédication (qui se lit en WA 37,183-188) est celui de la Bible allemande de Luther.

 

[2] En allemand hoh, adjectif employé pour rendre le superlatif d'expressions hébraïques comme Cantique des cantiques.

 

[3] La sainte Cène.

[4] En d'autres termes : c'est le monde renversé.

 

[5] Intervention du "pasteur Luther".

 

[6] Cette remarque un peu énigmatique et même cynique introduit le thème biblique de la force qui se manifeste dans la faiblesse.