Session de liturgie Ermeton (20-25 août 2006)

Apprendre à prier ? La Liturgie des Heures, Prière de tous les baptisés.

 

La temporalité - C’est le thème qu’on m’a demandé de traiter. Comme souvent, pour commencer, je suis allé d’abord consulter le dictionnaire. Celui-ci nous apprend que, si on parle de grammaire, temporalité désigne le caractère temporel, la valeur temporelle. Si on parle de philosophie, il s’agit du caractère de ce qui est dans le temps ; le temps vécu, conçu comme une succession. Et le dictionnaire de citer Jean-Paul Sartre : « Nous confondons la temporalité avec la chronologie ».

 

Voici donc quelques réflexions, dont j’espère seulement qu’elles vous seront un peu utiles.

 

Mais je commence par une histoire qui se passe voici très longtemps, chez les Pères du désert, vers le 4e ou 5e siècle.

 

L’un des pères raconta que, lorsque les clercs faisaient l’offrande à Scété, il descendait comme un aigle sur les offrandes, et personne ne le voyait hormis les clercs. Or un jour un frère demanda quelque chose au diacre qui lui dit : « Je n’ai pas le temps maintenant. » Et lorsqu’ils allèrent à l’offrande, ce qui ressemblait à l’aigle ne descendit pas comme d’habitude ; et le prêtre dit au diacre : « Qu’y a-t-il que l’aigle ne vienne pas comme d’habitude ? » Et il dit au diacre : « Est-ce moi qui ai commis une faute, ou bien toi ? Ecarte-toi donc un peu et, s’il descend, on saura que c’est à cause de toi qu’il n’est pas descendu ; sinon, il est évident que c’est à cause de moi. » Et, le diacre se retirant, l’aigle descendit aussitôt. Une fois la synaxe achevée, le prêtre dit au diacre : « Dis-moi ce que tu as fait. » Celui-ci lui dit franchement : « Je n’ai pas conscience d’avoir péché si ce n’est qu’à un frère qui venait me demander quelque chose j’ai répondu que je n’avais pas le temps. » Le prêtre lui dit : « C’est donc à cause de toi que l’aigle n’est pas descendu, c’est certainement parce que tu as fait de la peine au frère. » Et le diacre alla demander pardon au frère. (Les Apophtegmes des Pères. Collection systématique, XVIII, 26, SC 498, p. 85-87)

 

Une première chose à remarquer, c’est que personne n’a de temps. Nous n’avons jamais le temps. C’est presque ce que j’ai répondu, le jour où on m’a proposé de faire cette conférence, vu que de délai était assez court. Je n’ai pas le temps…Si personne n’a le temps aujourd’hui, cela veut dire que nous l’avons perdu.

 

On a analysé des centaines de fois le fait que nous soyons toujours pressés, le téléphone portable à l’oreille, le regard sur le courrier électronique et les doigts sur le clavier pour y répondre. Les publicités du téléphone portable disent même qu’il n’est plus besoin de prévoir des convocations aux réunions, puisqu’on peut tout de suite toucher n’importe qui et n’importe où, on se libère soi-disant des horaires. Je ne vais pas discuter ici du bien-fondé de telles affirmations. Il suffira de rappeler une banalité : le temps passe vite, les rythmes s’accélèrent, et les medias nous collent à l’actualité (une soi-disant actualité), sans distance ni recul. L’idéal des medias est d’être là immédiatement et d’informer quasi en direct. Et notre idéal, c’est devenu de tout savoir à la minute. Nous n’avons plus le temps. Nous l‘avons perdu.

 

Une autre chose qu’on remarque beaucoup moins souvent, c’est qu’à l’inverse de ce qui vient d’être dit, notre perception de l’histoire s’est considérablement ralentie. Je veux dire que, pour nos ancêtres qui marchaient à pied et utilisaient la charrette à cheval, l’âge du monde était de quatre à cinq mille ans. Pour nous autres, qui vivons à la vitesse de la lumière, le monde est vieux de quinze milliards d’années. Quand on se déplaçait à pied, on vivait dans un univers récent (à peine quelques millénaires) ; quand on vit, comme on dit, « en temps réel » et qu’on est contemporain, à la seconde, de tout ce qui se passe sur la terre, on vit dans un univers d’une ancienneté formidable. L’espérance de vie a presque doublé, mais nos vies « longues » sont devenues « brèves », du fait d’être inscrites dans un contexte extraordinairement ancien. L’adverbe « longtemps » n’a plus le même sens. Nous n’avons plus le temps, une deuxième fois et dans un deuxième sens. Nous l’avons perdu.

 

Donc à l’heure où les technologies nous plongent dans un univers de vitesse, de simultanéité, les sciences nous plongent dans un univers d’une lenteur considérable, effroyable, dirions-nous. Il faut reconnaître que nous nous sommes adaptés très facilement à la civilisation de la vitesse ; nous ne sommes pas en phase avec la découverte de la lenteur de notre évolution, nous ne savons même pas l’imaginer ni la concevoir. La question n’est pas ici de savoir si c’est mieux ou si c’est moins bien, c’est de réaliser que la notion de temps a changé. Alors, que devient une « Liturgie des Heures » dans un tel environnement ? Je ne sais pas si je répondrai à la question ; mais j’ai comme l’intuition qu’il ne faut pas négliger l’environnement dans lequel elle se pose aujourd’hui.

 

Nous n’avons plus le temps parce que nous l’avons perdu. Perdu deux fois, ou de deux manières. Au sens immédiat : il n’y a plus assez d’heures. Au sens plus radical : nous ne parvenons plus à appréhender le temps long, le temps lent, le temps qui dure. Ce qui a fait dire à un de nos contemporains : « Gelé, comme en une échelle dantesque, le temps de l’histoire se déploie maintenant, comme immobile dans l’espace. » (M. Serres, La légende des Anges, 1994, p. 71). Et ce même quelqu’un se pose la question : « Pourquoi n’inventons-nous plus de traditions longues ? Pourquoi ne fomentons-nous plus que des révolutions qui passent à peine une génération ? Pourquoi ne découvrons-nous plus de ces nouveaux savoirs qui traversent le temps ? Qu’avons-nous donc perdu… ? » (M. Serres, Détachement, 1983, p. 115).

 

Peut-être que la première fonction de la Liturgie des Heures, c’est de réintroduire le temps dans le quotidien, de réintroduire la durée, de nous rendre à nouveau sensibles au sens de ce qui se déroule, de nous faire appréhender la réalité autrement que sous le coup de l’immédiat, de ce qui doit se savoir tout le temps et tout de suite.

 

Je dis : peut-être. Je ne veux pas être simpliste. Avons-nous besoin de la Liturgie des Heures pour nous dire qu’il y a un matin ? Non, bien sûr. Mais peut-être pour nous dire qu’il y a quelque chose qui commence ou qui a commencé. Avons-nous besoin de la Liturgie des Heures pour nous dire qu’il y a un soir ? Non, bien sûr. Mais peut-être pour nous dire qu’il y a quelque chose qui va vers sa fin. Nous avons peut-être besoin de la Liturgie des Heures pour nous dire qu’entre le commencement et la fin, il y a quelque chose qui dure, qui continue, donc qui relie l’un à l’autre, qui fait que c’est un ensemble, une unité. Peu importe ici le nombre de « petites heures » qui s’intercalent entre le matin et le soir. C’est leur rôle qui est important, leur fonction de relier. Et s’il y a une « heure » qui se situe au milieu de la nuit, ce sera encore pour dire que le jour et la nuit ne s’opposent pas, mais qu’ils collaborent pour élaborer un système plus raffiné, pour mettre sur pied un temps unifié dans ses différences.

 

J’ai parlé de durée. C’est la durée qui me crée, c’est la durée qui a fait le monde dans lequel nous sommes, avec, comme je l’ai dit, un passé d’une longueur que nous ne pouvons pas vraiment nous représenter. Quinze milliards d’année pour ce qu’on appelle le big-bang ; quatre milliards pour l’apparition de la vie ; quelques millions pour le début de l’hominidé, qui a conduit vers celui que nous appelons l’homme. Un tel parcours suppose beaucoup de contradictions, je veux dire que la durée qui s’est ainsi écoulée a recouvert beaucoup de choses qui nous paraissent contradictoires. Pensons simplement à l’enfant que nous avons été à notre naissance, à l’adolescent qui a suivi, à l’homme mûr, au vieillard que nous serons ou sommes déjà : le temps fait passer par tous ces stades ; ils se contredisent, sauf si la durée intervient.

 

Sommes-nous loin de la « Liturgie des Heures » ? Je viens de le dire très brièvement : matin, midi, soir, nuit se contredisent et s’opposent, sauf s’ils s’insèrent dans la durée, sauf si quelque chose les relie l’un à l’autre, sauf s’il y a quelqu’un pour percevoir ce lien qui les empêche d’éclater, de s’éparpiller, de se réduire à une simple succession d’instants après instants, sauf s’il y a quelqu’un quelque part qui fait cette action que nous appelons « créer » et dont je viens aussi de dire qu’elle a quelque chose à voir avec la durée.

 

Peut-être qu’avant de se précipiter pour sanctifier le temps, la Liturgie des Heures doit d’abord retrouver le temps, nous faire retrouver le sens du temps, nous faire retrouver le sens de ce qui dure, du commencement, de la fin, de ce qui continue, de ce qui ne s’arrête pas. Ici aussi, je dis : peut-être.

 

A propos de la durée, j’ai utilisé le mot « créer ». Dans la toute première page de la Bible, le mot est précisément lié à la durée. « Le soir vint, puis le matin : ce fut le premier jour » (Maredsous). La Bible Bayard dit beaucoup plus laconiquement : « Soir et matin, un jour ». Il y a donc un lien entre la création et le déroulement dans le temps, évoqué ici sous la forme d’un ensemble que nous pouvons appeler une journée, un jour, comme dit la Bible. Insérer la Liturgie des Heures dans le cadre d’une journée, c’est donc retrouver quelque chose de ce qui s’est vécu « au commencement ». Le retrouver parce qu’il est toujours là, le retrouver parce que Dieu ne cesse de créer ; ce qui a fait dire à un philosophe que j’ai déjà cité : « Je rêve d’un Dieu soufflant sans cesse, sur des eaux toujours premières, de la contingence inattendue… » (M. Serres, Rameaux, 2004, p. 161). Formule un peu recherchée sans doute, mais si évocatrice. Cueillir la journée au moment où elle commence, c’est aller chercher ce souffle de Dieu, comme aux premiers jours de la Genèse, comme au matin de Pâques, souffle de Dieu qui se poursuit jour après jour jusqu’à la fin des temps.

 

On voit déjà que, dans la célébration de la Liturgie des Heures, ni le moment dans la journée, ni le contenu ne sont indifférents. Le contenu ne peut pas être indifférent. Les contenus ne peuvent pas être indifférents l’un à l’autre ; ils doivent être en relation et se maintenir en relation, sans quoi la Liturgie des heures n’est qu’un éparpillement de célébrations, un saupoudrage du temps qui passe.

 

Nous parlons de « durée », ce qui appelle tout de suite la notion d’une histoire qui se déroule. On l’a dit et redit : sans histoire, nous, les hommes, nous retournerions à l’état de bêtes, d’animaux, purement et simplement. En tant qu’hommes, en tant qu’humanité, nous avons donc l’obligation de nous souvenir. Mais surtout nous avons un devoir de projet. Avoir un projet est plus difficile que de se souvenir de son histoire ; il y faut de l’imagination, du discernement, le sens du moment présent, mais aussi la capacité d’anticiper, la volonté de survivre pour suivre le cap qu’on a décidé, de l’enthousiasme, du courage, de l’amour aussi. Bref, tout ce qui exclut la simple répétition, laquelle ne conduit finalement qu’à la mort.

 

L’histoire et la tradition nous soutiennent, nous aident, nous éclairent. Mais elles ne trouvent leur sens que si c’est l’avenir qui les relit, si c’est un projet qui en fait la relecture. On peut avoir des obstacles en face de soi, et même des ennemis. Mais c’est encore plus mortel de ne pas avoir d’avenir ni de descendance. Si on n’a pas un projet ferme, le passé tombe vite dans l’oubli. Une communauté qui n’a pas de vision d’avenir ne sait plus écrire son histoire. Une culture – c’est-à-dire tout un acquis – meurt si elle n’invente plus rien, si elle ne produit plus d’œuvres contemporaines.

 

Il y a donc un lien essentiel entre le temps, la durée, la mémoire, l’histoire, l’avenir, la nécessité d’un projet. Chaque élément vit de l’autre et réciproquement.

 

Maintenant, encore une fois, je repose la question : sommes-nous loin de la Liturgie des Heures ? J’espère que non ! Mais nous n’en sommes encore qu’au squelette, à l’armature. Il faudrait maintenant donner chair à tout cela, habiller la structure. Et concrètement, le faire dans le cadre de la prière des communautés chrétiennes qui se rassemblent. Il me semblait – et il me semble toujours – qu’il est nécessaire de donner des racines à cette démarche, si on veut l’instaurer quelque part avec une certaine continuité. Et même pour ceux et celles qui la pratiquent quotidiennement, peut-être depuis de longues années, c’est toujours bon de prendre un peu de recul et de s’interroger sur le pourquoi de ce qu’on fait.

 

Digression

 

En guise de transition, faisons une petite digression sur l’Angelus. Mais cette digression n’en est pas une. Et je ne plaide pas pour la réinstauration de cet « Office des pauvres ». Il n’y a donc pas de nostalgie dans les propos qui suivent. Mais c’est une manière facile de commencer à concrétiser ce que j’ai essayé de dire.

 

Trois fois par jour, matin, midi, soir, la cloche sonne (ou sonnait) l’Angelus. Un rite extrêmement populaire qui a été immortalisé, en 1857, par le célèbre tableau de Jean-François Millet (1814-1875).

 

L’Angelus célèbre la Bonne Nouvelle. Il réannonce l’Annonciation : la conception, l’incarnation, la naissance de notre espérance. A chaque fois, nous ne cessons pas d’apprendre la divinité de notre chair, le commencement recommencé de la venue au monde, dont l’éclatante merveille sauve de la mort. Matin, midi, soir, la Bonne Nouvelle nous est ainsi annoncée, ce mystère joyeux de la vie. Et, au temps pascal, l’Angelus ne cesse de redire et relire la résurrection du Christ, qui est la clé de tout.

Cette triple répétition quotidienne raconte une histoire. Elle s’enfonce loin dans la mémoire de la décision que Dieu a prise de faire habiter le Verbe parmi nous, de lui faire prendre chair. Mais aussi elle évoque un projet, elle ouvre un avenir, en faisant chaque fois recommencer le commencement, en instaurant une durée créatrice. L’intention de l’Angelus est de nous réinsérer trois fois par jour (matin, midi, soir) dans ce vaste projet, de nous le donner comme départ, le matin, de le faire durer à midi, de nous le faire retrouver le soir, toujours aussi divin.

L’Angelus est un « Office » répétitif. Son contenu est toujours le même. Mais sa grande force (cachée) est d’être une histoire qui se raconte, qui ne cesse de se raconter tout en se projetant dans l’avenir. Là où une méditation risquerait de ne pas réussir, de s’enliser, de se perdre, le récit, l’histoire racontée sauve de la mortelle répétition.

L’Angelus, a-t-on écrit, est un « syllogisme cristallin » et « il demeure pour nous l’unité de temps et sa plus élémentaire mesure » (Fr. Cassingena-Trevedy, La liturgie, clé de la temporalité chrétienne, Christus 199 (2003) p. 305).

 

Soit dit en passant, l’Angelus ne faisait pas le bonheur de tout le monde. Ainsi la vieille chanson :

« Maudit sois-tu carillonneur / que Dieu créa pour mon malheur / Dès le point du jour à la cloche il s’accroche, / et le soir encore carillonne plus fort / Quand sonnera-t-on la mort du sonneur ? »

 

Fin de la digression

 

Je pourrais m’arrêter ici, ayant dit, je pense, l’essentiel de ce que j’ai à dire au sujet de la temporalité. Toutefois, j’aurais l’impression d’avoir été un peu court, dans tous les sens du mot. Je veux dire : je n’aurais pas pris en compte suffisamment le cœur même de la Liturgie des Heures, ce qui fait que l’Eglise, les moines en particulier, célèbre cette liturgie quotidiennement. Il y a des communautés qui ne célèbrent pas l’eucharistie tous les jours ; on conçoit plus difficilement qu’une communauté ne se rassemble pas chaque jour pour une prière commune.

 

Célébrer les Laudes, au lever du jour, c’est - nous l’avons dit - rejoindre le projet créateur de Dieu, rejoindre concrètement celui qui se promène dans le jardin du paradis à notre recherche : où es-tu ? Nous sommes donc à un commencement, mais il y a quelque chose qui nous précède. Il y a quelqu’un dont nous avons la mémoire et qui a un projet pour nous. Il y a une histoire qui nous précède et qui nous porte, il y a un projet qui nous devance et nous attire. Nous avons dit tantôt qu’il fallait l’un et l’autre : les voilà. Derrière nous, dans le passé, avant, il y a Dieu qui a commencé quelque chose, il y a une histoire qui s’est déroulée à notre intention. Devant nous, à l’avenir, après (si on peut dire), il y a Dieu qui poursuit son histoire, son projet.

 

En cassant le silence de la nuit, en se baignant dans la lumière du jour après l’obscurité de la nuit, l’Office des Laudes nous rend contemporains de cette histoire du salut, commencée depuis longtemps. Un éminent liturgiste (mais ils sont tous éminents) m’a un jour fait remarquer qu’il était de tradition d’avoir aux Laudes des lectures de l’Ancien Testament. Si c’est exact, cela souligne le point de vue que je viens d’évoquer brièvement. Comme on l’a dit, ce sont les Prophètes de l’Ancien Testament qui sont les premiers historiens.

 

Mais leur histoire serait une histoire morte si le Christ n’était pas ressuscité, si le Christ n’avait pas définitivement fait de cette histoire un projet. Cela aussi l’Office des Laudes le célèbre, en particulier le dimanche. La Résurrection est derrière nous et devant nous. Nous y baignons. Voici le jour que fit le Seigneur. Voici le temps que nous n’avions jamais, voici le temps que nous avions perdu et que nous avons récupéré dans le Christ.

 

Je disais tantôt qu’il ne fallait pas se précipiter pour sanctifier le temps, mais d’abord retrouver le temps. En retrouvant ce temps du Christ, nous faisons les deux opérations à la fois, ou plutôt nous apprenons que c’est une seule et même opération, une seule et même réalité. Cela aussi, c’est la Liturgie des Heures qui nous l’apprend, en nous le faisant pratiquer dès le matin, dès ce moment où le monde revient à la lumière de la vie.

 

Ce temps, redonné par le Christ et retrouvé par nous, embrasse tout. Il n’est pas seulement une étincelle du matin, une aurore boréale qui dure seulement tant que les conditions voulues sont remplies. Ce temps embrasse tout : il dure, donc il intègre. Pas seulement en enfilant les heures les unes après les autres, mais en les réunissant, en en faisant un tout.

 

Et maintenant, auprès de ceux et celles qui l’ont déjà entendu, je m’excuse de citer encore le texte suivant, qui le dit avec une grande qualité.

 

« Nous oublions, …pour quelles raisons les moines bénédictins se lèvent avant le jour pour chanter matines et laudes, les petites heures de prime, tierce, sexte, ou repoussent leur repos tard dans la nuit pour psalmodier encore, à complies. Nous ne gardons pas le souvenir des prières nécessaires ni de ces rites perpétuels. Et cependant, non loin de nous, trappistes, carmélites encore égrènent sans trêve l’office divin.

Ils ne suivent pas le temps, mais le soutiennent. Leurs épaules et leurs voix, de versets en oraisons, portent les minutes en minutes le long de la fragile durée, qui, sans eux, se casserait…Ainsi la religion repasse, file, noue, assemble, recueille, lie, relie, relève, lit ou chante les éléments du temps. Le terme religion dit exactement ce parcours, cette revue ou ce prolongement dont l’inverse a pour nom négligence, celle qui ne cesse de perdre le souvenir de ces conduites et paroles étranges. »

(M. Serres, Le contrat naturel, 1992, p. 80).

 

De la journée qui a commencé, nous sommes ainsi conduits jusqu’à son déclin, jusqu’à ce moment où on remet toutes choses à celui qui les a initiées, jusqu’à cet abandon de soi-même à celui qui nous a soutenus. Entre temps, on aura rappelé que c’est l’Esprit Saint, venu à la troisième heure, qui nous donne de pouvoir lire l’histoire du dessein de Dieu, tout autant que la poursuite de son projet. Entre temps aussi, à la sixième heure, on aura laissé la pleine lumière du jour s’offrir à tout ce qu’apporte le souffle de l’Esprit, comme le vent qui transporte avec lui ce qu’il ramasse en traversant vallées et montagnes, mers et villes. Entre temps encore, à la neuvième heure, on aura rappelé que le dessein de Dieu n’a été et ne sera rien en dehors de la mort du Fils sur la croix. Une manière aussi de rappeler que notre faiblesse, notre péché, fait partie de la Liturgie des Heures quand nous l’exposons à la miséricorde de Dieu. Le temps de la Liturgie des heures est au moins autant transfiguré que sanctifié.

Retour à la temporalité

 

Faute de pouvoir définir Dieu, encore moins que l’homme, je puis le raconter. C’est ce que fait la Liturgie des Heures, au fil des heures et des jours. Elle raconte Dieu, elle raconte ce qu’il a fait. Elle fait pour Dieu ce que saint Paul a fait pour lui-même quand il a raconté sa conversion, ce que saint Augustin a fait pour lui-même dans ses Confessions, et d’autres encore après lui. La Liturgie des Heures, c’est, si on peut dire, l’autobiographie de l’Eglise. Le récit de tout ce que l’Epouse a reçu de l’Epoux, de tout ce que l’Eglise a reçu du Christ lui-même.

 

« N’existe que ce qu’on dit », écrit encore celui dont je m’inspire. « Ni vous ni moi ni personne n’existons sans réciter notre existence, même au quotidien ; il faut se raconter pour naître ; même une chose, il faut la relater pour qu’elle ait lieu » (M. Serres, Récits d’Humanisme, 2006, p. 17). « Nous n’existons ensemble…, quelque collectif auquel nous adhérions, que si nous racontons sans cesse sa fondation, son développement, ses catastrophes, ses renaissances » (Ibid., p.85).

 

Dans une telle perspective, la Liturgie des Heures n’est pas facultative. L’Eglise en a besoin pour exister, toute communauté chrétienne en a besoin pour exister. Mais il ne peut pas s’agir de coudre l’aujourd’hui à des histoires brèves, dispersées. Il s’agit de coudre l’aujourd’hui au grand projet que Dieu a sur toute l’humanité et tout l’univers. Nous en avons besoin en temps réel, tous les jours et maintenant même.

 

Il est temps maintenant de conclure !

 

Pour le faire, voici deux histoires. L’une est très ancienne, l’autre est toute récente et même contemporaine.

 

Voici la première. « On fit savoir au bienheureux Epiphane, l’évêque de Chypre, de la part de l’abba du monastère qu’il avait en Palestine : « Grâce à tes prières, nous ne négligeons pas la règle, mais nous accomplissons avec ardeur tierce, sexte, none et le lucernaire. » Mais lui, il les réprimanda en leur faisant dire : « Vous manifestez que vous ne vous occupez pas à prier les autres heures du jour. » Il faut donc que le véritable moine ait sans cesse la prière et la psalmodie en son cœur. » (Les apophtegmes des pères, Coll. systématique, XII, 6, SC 474, p. 211-213).

 

Voici la deuxième histoire, qui se passe sous nos yeux. Sur l’autoroute E 411, dans la partie sud du pays, des panneaux viennent régulièrement rappeler dans quelle région on se trouve : vallée de la Lesse, ville de Saint-Hubert,…Une phrase très courte, due je pense à Julos Beaucarne, souligne l’atmosphère qui est censée se dégager de ces lieux : le calme pour la vallée de la Lesse, le folklore et les cors de chasse pour la ville de Saint-Hubert, etc... Quand on s’approche de la région d’Orval, un panneau signale l’existence de l’abbaye, avec cette légende : « Ici, le temps s’est arrêté ».

 

Je n’ai jamais aimé cette phrase. Depuis la première fois que je l’ai vue, j’ai pensé qu’elle n’était pas juste ; en tout cas, qu’elle risquait fort d’être mal comprise. Sauf à recevoir de longues explications que les automobilistes, toujours pressés, n’écouteraient pas, elle ne fait justice ni à ce qu’est ou veut être un monastère, ni à ce qu’est le temps ni à la relation que les moines entretiennent avec le temps.

 

La Liturgie des Heures le dit très bien : le temps ne s’arrête jamais, c’est nous qui nous arrêtons parfois, faute de vivre véritablement à son rythme, qui est tout, sauf stressé. C’est nous qui n’avons jamais le temps.