I. La synthèse deutéronomiste

Le mouvement deutéronomique

Parallèlement à la fin de la période royale - c-à-d du règne de Josias à la chute de Jérusalem et au-delà - s'est développé, à Jérusalem, un mouvement intellectuel et religieux, à la fois influencé par la grande tradition prophétique issue du Nord et héritier de la tradition davidique attachée à la ville royale et à son Temple. C'est ce qu'on appelle le "mouvement deutéronomique". C'est lui, on l'a vu, qui a donné naissance à la réforme de Josias en 622, réforme religieuse, basée essentiellement sur un retour aux anciennes traditions yahvistes de l'exode et du désert et se traduisant principalement par la centralisation du culte à Jérusalem. La suppression de tous les sanctuaires locaux devait, en effet, couper court à la tentation permanente de l'idolâtrie et manifester pleinement les exigences de la foi en Yahvé, Dieu unique d'un peuple uni et unifié, par l'application d'une même loi donnée par Yahvé à Moise au Sinaï. La réforme de Josias était rendue d'autant plus opportune que les circonstances politiques la facilitaient. Peu avant, le puissant empire assyrien, auquel était asservi Manassé, le prédécesseur de Josias, était entré dans une phase de déclin, à la mort d'Assurbanipal, tandis que la jeune puissance néo-babylonienne ne représentait pas encore une menace inquiétante pour les régions occidentales du Proche-Orient. Josias en avait profité pour élargir les frontières du tout petit royaume de Juda et tenter de restaurer l'ancien royaume uni de David. La découverte du Deutéronome (soit l'équivalent des ch.5-26 du Dt actuel) devait donner à sa réforme sa base législative religieuse et son sens théologique. La mort tragique de Josias (en 609) mit fin à la trop provisoire autonomie de Juda qui retomba sous l'égide politique des grandes puissances, l'Égypte d'abord, puis la Babylonie, après que Nabuchodonosor eut vaincu les armées du pharaon à Karkémish, en 605.

Les synthèses historiques

L'activité théologique mise en branle sous Josias se poursuivit néanmoins et la réflexion des scribes se porta sur les causes de ce tragique retournement de situation et de la rapide dégradation qui aboutit, 11 ans plus tard, au premier siège de Jérusalem et, 11 ans plus tard encore, à son second siège et à la destruction totale de la ville par les troupes de Nabuchodonosor. L'expérience de cette dégradation, la conscience de son caractère irréversible, amenèrent le (ou les) théologien(s) deutéronomiste(s) à développer une nouvelle réflexion sur le sens de l'histoire.

Une première "synthèse" d'histoire nationale (orale peut-être seulement) avait été jadis élaborée à Jérusalem, au10e siècle sous Salomon, pour légitimer la royauté davidique en faisant de l'institution royale le sommet de la réalisation des promesses divines inaugurées avec Abraham. Devant l'écroulement de cette institution, le problème devait se poser du devenir de la promesse et de l'apparente infidélité divine... Comment comprendre cette rupture dans le fil de l'histoire du salut, cet anéantissement des dons les plus stables par lesquels le Dieu de la nation avait garanti pour toujours l'autonomie et l'identité même de son peuple ?

Dès le 8e siècle, dans le royaume frère du Nord, une autre réflexion sur l'histoire était née dans les milieux lévitiques opposés au pouvoir royal, hypocrite et paganisé. Elle était influencée par les prophètes qui, depuis Elie et surtout Osée, voyaient dans la réalité de l'Alliance conclue au désert par la médiation de Moïse, le noyau essentiel de la foi yahviste; pour eux, la fidélité concrète aux exigences de l'Alliance constituait la seule base stable de la société, sa seule garantie de survie. Ces convictions s'étaient exprimées dans un courant de pensée, typique de l'ancien Royaume du Nord, sorte de théologie de l'histoire centrée non pas sur la personne du roi, garant d'une promesse pour toute la dynastie, mais sur l'Alliance et la révélation du Sinaï, transmise par l'intermédiaire de Moïse, le premier des prophètes dépositaire de "l'esprit" de Yahvé. L'histoire du Royaume du Nord avait montré à quoi conduisait l'abandon de l'Alliance et le refus d'entendre la parole prophétique.

Les lévites du Nord, réfugiés en Juda après 721, ont poursuivi leur réflexion en l'appliquant à la destinée du Royaume du Sud. Ils ont assimilé, dans leur synthèse religieuse, les traditions sacrales de Juda concernant la monarchie davidique, celle-ci devant être contrôlée par la Loi, et le Temple desservi par les prêtres lévites. Les lévites du Nord ont élaboré à cette lumière un programme de réforme des institutions du royaume du Sud qui allait s'imposer après un demi siècle de clandestinité ou d'oubli, grâce à sa "découverte" sous Josias.

L’historiographie deutéronomiste

Dans les années qui ont précédé immédiatement et suivi la chute de Jérusalem, les héritiers de ce même milieu ont interprété les événements; ils les ont expliqués comme la conséquence logique de l'infidélité du peuple – surtout de ses dirigeants – à l'Alliance; ils ont répondu ainsi au scandale de l'apparent abandon de sa promesse par Yahvé. Ce faisant, ils n'ont pas pour autant fermé la porte à toute espérance. En reprenant toute l'histoire du peuple élu, depuis son élection au Sinaï jusqu'à leur temps, ils ont su dégager la grand rythme qui scande ses différentes étapes. Ce rythme, ils le discernent dès la période du désert où déjà les ancêtres se sont montrés incapables de soutenir les exigences de l'Alliance. Au péché a succédé la détresse, interprétée comme une punition divine. Celle-ci a amené la prise de conscience du péché, le repentir et la pénitence à laquelle Dieu, toujours fidèle à son Alliance et invincible dans son amour, a bientôt répondu par le salut qui, à chaque étape de l'histoire, renouvelle sous une forme inédite, la délivrance initiale de l'exode. On reconnaît aisément derrière ce schéma toute la doctrine des prophètes, d'Osée surtout et de Jérémie, son héritier dans le Sud, contemporain d'ailleurs du travail de l'école deutéronomiste.

L'historiographie deutéronomiste consiste donc dans une tentative de résumer tout le passé du peuple en indiquant son sens. D'une part, l'auteur qui l'a conçue entend porter sur ce passé un jugement qui rend compte de son aboutissement et s'éclaire à la lumière de la Loi de Moïse telle que la transmet le Deutéronome. Celui-ci est reproduit en tête de toute l'œuvre comme son introduction, le point de départ véritable qui fait comprendre toute l'histoire du peuple élu. D'autre part, ce rappel de l'Alliance entraîne celui des infidélités du désert, des 40 années d'errance, de la mort de la première génération, et débouche finalement sur le long récit de la Conquête triomphale de la Terre Promise sous la conduite de Josué. C'est une preuve par l'histoire que Dieu ne manque pas à ses promesses ni à son alliance, en dépit des péchés du peuple, et qu'au-delà du châtiment et de la mort, la perspective du salut demeure toujours pour ceux qui se repentent et se convertissent. Au moment de la ruine et de l'exil, le bilan négatif qui conclut la période royale est en même temps "une invitation à la conversion et un rappel des conditions mises à l'accomplissement des promesses divines qui demeurent. Sous un regard rétrospectif, une longue suite d'épisodes divers trouve la cohérence d'une leçon pour Israël dispersé" (Delorme-Briend, Intr.à l'AT, 249) . "Avant le message de résurrection d'Ezéchiel et du 2°Isaïe, la synthèse deutéronomiste indique la voie du salut" (id.).

Dans la Bible, toute réflexion théologique, tout approfondissement spirituel, s'enracine dans l'histoire. Pour l'Ancien Testament, dit von Rad, la forme la plus légitime de la théologie est la répétition narrative. "C'est la conséquence directe qu'Israël a tirée de son expérience de l'œuvre historique de Yahvé: les actes divins doivent être racontés (Théol. de l'AT, I, 111) . Ainsi procède le Deutéronomiste. Dans la tradition juive hébraïque, les livres de l'Ancien Testament que nous appelons "historiques" – Jos, Jg, 1-2 Sm et 1-2 R. – sont appelés "livres des premiers prophètes" ou des "prophètes antérieurs" (les "seconds" étant les livres des trois grands prophètes Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et des douze petits prophètes). Certes, cette désignation correspond à la croyance ancienne selon laquelle des prophètes (Josué, Samuel et Jérémie) en étaient les auteurs, mais, selon une compréhension plus profonde et qui nous intéresse toujours, elle souligne bien la parenté qui unit la manière deutéronomiste d'interpréter l'histoire et la prédication prophétique. Le Deutéronome avait actualisé la législation ancienne à la lumière de l'enseignement des prophètes et conformément à lui; le Deutéronomiste, à la même lumière, relit les vieilles traditions historiques afin d'en dégager le sens susceptible d'éclairer les événements d'aujourd'hui, d'en tirer la leçon en vue d'un comportement présent et d'ouvrir la porte à l'espérance.

L’étendue de la synthèse deutéronomiste

La synthèse deutéronomiste, on l'a dit, s'ouvre avec le Deutéronome qui pose, au nom de Moïse, les normes du jugement à porter sur l'histoire. La législation deutéronomique est comme la clé pour comprendre l'histoire, pour y pénétrer et en suivre le déroulement selon les intentions divines. L'œuvre historique proprement dite va de la mort de Moïse à la réhabilitation de l'avant-dernier roi de Juda, Joyakin, captif à Babylone depuis 35 ans (597-562) (cf.2R 25,27ss). Après le sac de Jérusalem, l'incendie du Temple, la déportation du roi Sédécias mutilé, l'exécution des principaux officiers et la dispersion du peuple, exilé en Babylonie ou fuyard en Egypte, la brève notice sur cette réhabilitation tient lieu de conclusion. Elle laisse entrevoir une possibilité d'espérance et atteste, par-delà la mort et la ruine, la permanence de la promesse divine. Le fait en lui-même suffit, sans commentaire.

II. La part de l’histoire et de la théologie

A.                                      Le Livre de Josué et la conquête

Après la mort de Moïse, c'est Josué qui hérite de son charisme pour conduire le peuple et le mettre en possession de la Terre Promise, possession conditionnée par le respect des clauses de l'Alliance.

1.      Quelques thèmes théologiques

À la perte actuelle du pays et à sa ruine correspond sa conquête victorieuse, que le Deutéronomiste schématise de façon artificielle à partir de ses sources, pour mettre en valeur

*          l'absolue gratuité du don de Yahvé - c'est lui qui combat pour Israël (Jos 10,14.43; 23,3.10) ; et qui livre ses ennemis entre ses mains (11,8; 10,19) – ;

*          sa totalité: il chasse et dépossède toutes les populations du pays (23,5.9.13; 24,18; 3,10), en faveur de "tout Israël" (8,15.21.24.33.35; 10,15. 29.31.34.38.43!),

*          et les conséquences radicales de cette grâce pour le comportement du peuple: l'obligation de l'anathème (Jos 6,17ss).

L’anathème marque la séparation totale d'avec les populations autochtones païennes et le refus absolu de tout profit qui pourrait provenir d'ailleurs que du seul et pur don de Yahvé. Si Israël conquiert la Terre et la possède, rien d'autre ne lui donne de droit sur elle que la rigoureuse fidélité aux normes morales de l'Alliance avec ce Dieu qui en est le maître unique et qui la lui a donnée. Toute prise de possession, toute mainmise sur les biens du pays ou sur les personnes est un sacrilège qui rend impur, inapte à la relation avec Yahvé, incapable d'entrer dans l'exécution de son projet. Car le peuple d'Israël est un peuple "consacré à Yahvé", c'est lui que "Yahvé a choisi pour son peuple parmi toutes les nations" (Dt 7,6). La grâce de cette élection exige de lui une séparation totale qui exclut toute possibilité de contamination par le contact avec les païens, quel qu'il soit, mais essentiellement, bien sûr, au niveau du culte. Toute l'histoire d'Israël montre combien cette exigence n'a pas été réalisée. C'est le Deutéronome et le Deutéronomiste qui ont remis en honneur, au nom de Yahvé, à une époque où elles n'avaient plus l'occasion d'être appliquées, les vieilles prescriptions de la guerre sainte pour souligner la cause lointaine de la dégradation politique et religieuse d'Israël: sa profanation, l'impureté contractée au contact des païens. Il s'agit en fait d'une ré-interprétation théologique d'un usage pré-biblique qu'Israël n'a jamais appliqué. Le livre de Josué n'est pas un livre d'histoire, mais un livre de théologie et de spiritualité.

En effet, la conquête de la Terre Promise est présentée non seulement comme une action triomphale mais comme un événement purement religieux, voire comme une liturgie. Le passage du Jourdain et la prise de Jéricho, à la frontière du pays, se présentent l'un et l'autre comme une procession triomphale, à la suite de l'Arche d'Alliance et des prêtres, procession devant laquelle les éléments menaçants de la nature (l'eau du Jourdain) aussi bien que les défenses dressées par les hommes (les murailles de Jéricho) cèdent et s'effondrent.

2.     Le passage du Jourdain (Jos 3-4)

Le passage est effectué par "tout Israël", tandis que l'arche d'Alliance qui précède la procession est portée par 12 hommes représentant chaque tribu. Là encore, on sait par l'histoire, notamment par la comparaison avec le livre des Juges, que seules les futures tribus d'Ephraïm et de Benjamin ont constitué le groupe guidé par Josué et que, en soi, le passage du Jourdain ne demandait aucun miracle, puisqu'on le franchit aisément à gué. Mais la tradition a interprété comme un miracle son franchissement à l'époque des crues. Elle l'a attribué à l'œuvre de Yahvé qui voulait "grandir Josué aux yeux de tout Israël" et qu'on sache qu'il "était avec lui, comme il avait été avec Moïse" (Jos 3,7). Josué, comme Moïse, est "le" prophète qui mène l'histoire en tête du peuple, au nom de Yahvé. Les premiers actes de la Conquête sont donc schématisés à l'extrême sous la forme d'une liturgie beaucoup plus que sous celle d'une action militaire. Le peuple s'est "sanctifié depuis la veille" (3,5).  Après la procession, on érige au lieu d'arrivée, un mémorial qui en perpétue le souvenir et le rapproche de celui de la sortie d'Egypte conçue de la même manière comme un franchissement des eaux sous la conduite du chef prophétique de tout le peuple (4,21-24) .

Ce rapprochement est encore souligné par la coïncidence des saisons qui amène, au printemps, la célébration de la première Pâque en Terre Promise. Au même moment, la manne cesse de tomber. Cette célébration qui réactualise l'événement de la sortie d'Egypte marque aussi la fin de la période du désert et l'inauguration de la vie en Canaan où l'on consomme désormais les produits du sol donné par Yahvé. Elle est préparée par la pratique rituelle de la circoncision, signe de la séparation du peuple par rapport à son environnement païen, de sa purification après les années d'errance et de son aptitude à entrer dans l'existence nouvelle inaugurée et signifiée par la liturgie pascale.

3.     La prise de Jéricho (Jos 6)

La prise de Jéricho, surtout, dans la même ligne, est une cérémonie liturgique qui comprend une procession de l'arche et des prêtres autour de la ville, pendant 6 jours, puis une septuple procession le 7e jour, au terme de laquelle le son du cor et le cri de guerre (acclamation rituelle poussée devant l'arche) font s'écrouler les remparts. En tout cela, le Deutéronomiste a exploité d'anciennes traditions locales du sanctuaire de Gilgal, expliquant notamment le spectacle des ruines imposantes de Jéricho comme le résultat du premier acte de la guerre de Yahvé en Canaan. D'après l'archéologie, les remparts de Jéricho ont été abattus vers 1550, donc plus de trois siècles avant l'arrivée des Israélites. La ville n'a pas été rebâtie ; tout au plus a-t-elle été réoccupée depuis dans des habitations sommaires à l'abri des ruines, qui n'ont pas laissé de traces. Les Israélites ont eu sans doute à rencontrer et à soumettre cette population, mais ce lointain souvenir - qu'on perçoit encore dans l'histoire de la prostituée Rahab, conservé dans le sanctuaire benjaminite – a reçu dans la tradition, dès le règne de David, des proportions épiques et sacrales étendues à "tout Israël". Plus tard, le Deutéronomiste a su l'exploiter au commencement d'un récit à portée essentiellement religieuse, qui voulait exalter la fidélité de Yahvé a ses promesses. Si le pays a été livré par Yahvé à ses conquérants israélites au prix de hauts faits aussi grandioses et en dépit déjà d'infidélités notoires, c'est que, par delà sa perte, il est permis d'espérer encore…

4.     La prise de Aï (Jos 8)

La Conquête du pays est une guerre sainte, menée par Yahvé. Sa conduite est présentée de façon systématique, parfaitement ordonnée. Après le passage du Jourdain et la prise de Jéricho, celle de Aï semble tout à fait dépourvue de fondements historiques... Le site correspondant, El-Tell, d'après les résultats des fouilles, était désert au moment de l'arrivée des Israélites, car la ville, jadis importante, avait été détruite vers 2400 av. JC, soit plus de 12 siècles auparavant. Après 1200 jusqu'au 10e siècle, on y décèle seulement les traces d'un pauvre village, puis plus rien. Au moment de l'arrivée des Israélites, Il n'y avait pas de ville à Aï, ni de roi, mais essentiellement une ruine imposante vieille de 1200 ans, d'où le nom attribué au site "ha-Ay", la ruine. Le récit, d'origine locale benjaminite lui aussi, s'est forgé comme une interprétation légendaire de l'origine de ces ruines en rapport avec le souvenir historique et héroïque des premiers combats pour l'installation dans le pays. A ce titre, une telle tradition servait bien le propos du Deutéronomiste.

5.      La ruse des Gabaonites (Jos 9)

Dans la progression systématique de la conquête en Palestine centrale, intervient l'épisode de la ruse des Gabaonites. Impressionnés et effrayés par l'avance des envahisseurs, ils se présentent à leur camp comme des étrangers venant de loin pour solliciter d'eux un accord de protection. En fait cette alliance les mettait à l'abri de l'attaque et de la destruction. Le récit rend ainsi raison du statut permanent d'un groupe étranger à l'intérieur même du peuple qui, sans être assimilé, lui était cependant incorporé. Il illustre de la sorte un aspect important de la conquête, pratiquement absent des perspectives du Livre de Josué, mais confirmé par l'histoire et par le livre des Juges: l'infiltration pacifique, l'installation sans combats et la cohabitation avec les communautés cananéennes. Encore souligne-t-on ici que le statut social du groupe gabaonite était inférieur. L'accord avec les Gabaonites entraîna de la part des autochtones voisins une campagne militaire de représailles, menée par une coalition de roitelets cananéens. La tradition conserve comme celui d'un miracle le souvenir de la victoire remportée alors par Josué, assisté d'un violent orage (Jos 10,10ss). Un vieux poème la célèbre sous une expression imagée - à ne pas prendre à la lettre - qui glorifie la maîtrise de Yahvé sur les éléments naturels (10, 12-13).

6.      La conquête du Sud et du Nord (ch. 10-11)

La suite du texte décrit artificiellement la conquête du Sud et du Nord du pays, grâce aux victoires remportées par Josué et "tout Israël". De vieilles traditions, déjà en partie groupées, sont reprises et retravaillées par les rédacteurs deutéronomistes, en vue de montrer dans un schéma unique, la totalité du don du pays par Yahvé à un peuple uni et solidaire sous la conduite d'un chef charismatique, "fort, sans crainte" et sans compromission avec des personnes ou des intérêts étrangers à la seule cause de Yahvé. Toutes les villes conquises, tant au Nord qu'au Sud, sont vouées à l'anathème et, si c'est Josué et tout Israël qui "attaquent" et soumettent, c'est toujours "Yahvé qui combat".

·        Conquête du Sud

Une fois de plus, du point de vue de l'histoire, on ne peut pas attribuer à Josué la conquête militaire du sud du pays (Jos 10). Celui-ci en effet, était isolé, coupé du Centre par une barrière de places fortes cananéennes (Jérusalem, Ayyalôn, Gezer) dont le livre des Juges (1, 29.31.35) nous dit explicitement qu'elles ne furent pas conquises. La Palestine méridionale semble plutôt avoir été pénétrée par les groupes de Siméon et de Lévi et des immigrants en provenance du désert du sud formant les éléments de la future tribu de Juda dont l'identité et la prédominance ne s'affirmeront que sous le règne de David. Les tribus du Sud palestinien connaissent, elles aussi, la tradition de Moise et le culte de Yahvé, grâce à leur rencontre prolongée autour de l'oasis de Cadès avec le groupe de Moise en pérégrination dans le désert (cf. Nb 13,25; 20,lss). Celui-ci est constitué par les futures tribus du Centre de la Palestine, les Joséphites: Ephraïm et Manassé, plus Benjamin. A Cadès, en effet, séjournaient avant eux des groupes de même origine, eux aussi jadis descendus en Egypte et expulsés, vers 1550, avec les Hyksos, en suivant la "route du Nord" ou route dite des Philistins. (C'est l'hypothèse proposée par le P. de Vaux à partir de l'examen des traditions qui sont à la base d' Ex 13-14. ) Ces groupes ont pénétré en Palestine par le Sud, sous la forme d'une infiltration lente et pacifique et, parfois, d'une conquête armée (cf. Jg 1,17), mais indépendamment du groupe de Moïse et de Josué; celui-ci après une errance prolongée, interprétée au niveau des textes comme une punition de sa révolte et de ses doutes, a dû contourner Edom et vaincre les rois de Moab avant de pénétrer par l'est, de la manière plus combattive que la tradition a retenue et amplifiée. Le groupe de Caleb, au contraire, représenté par son ancêtre, après ses premières incursions en éclaireur à partir de Cadès, n'a pas reculé devant l'effort de la conquête et sa difficulté; il a eu le privilège de "pénétrer la terre qu'il a foulée", à cause de sa "parfaite obéissance", comme le rappelle le discours deutéronomiste de Dt 1 (v.36). Pour le Père de Vaux, le groupe de Siméon et une partie au moins du groupe de Lévi, ainsi que les éléments de la future tribu de Juda ont continué d'avoir leur histoire propre après leur rencontre à Cadès avec le groupe de Moïse. Avec les Calébites, ils se sont installés dans leur territoire à une époque à peu près contemporaine de celle du passage du Jourdain, en montant directement du sud. Ce n'est que bien plus tard, grâce à la victoire de Saül contre les Philistins à Mikmas (1 Sm 13-l4) - deux siècles plus tard –, que les tribus du centre rentreront en contact avec leurs frères du Sud en partageant les mêmes expéditions guerrières, les mêmes soucis et les mêmes intérêts.

·        Conquête du Nord

Quant à la conquête du Nord de la Palestine (ch11), le livre de Josué la présente artificiellement en strict parallèle avec celle du Sud, comme une seconde expédition de Josué à la tête de "tout Israël"', pour faire face à une importante coalition de rois cananéens. Le texte conserve cependant le souvenir historique d'une victoire située aux "eaux de Mérom", à 15 km de l'important centre urbain de Haçor; cette victoire fut remportée en dépit de la supériorité militaire, chars et chevaux, des Cananéens que les Israélites réussirent par surprise ou par ruse, à rendre inaptes au combat (Jos 11,5-9). Comme pour les villes du Sud cependant, le problème se pose de savoir comment les Israélites du Centre sous la conduite de Josué ont pu atteindre cette zone extrême, par delà la barrière des grandes forteresses cananéennes de la vallée de Yizréel: Meggido, Taanak et Beth-Shéan, qui, d'après Jg 1,27 n'ont pas été conquises. Selon le P. de Vaux, il faut voir dans cette victoire un épisode de la sédentarisation des tribus du Nord qui, elles aussi, ont eu une histoire distincte de celle des tribus du Centre, du Sud et de Transjordanie.

L'origine des 12 tribus et le système généalogique

Il faut se souvenir ici du chapitre 30 de la Genèse qui raconte, selon une ancienne tradition, la naissance des enfants de Jacob. L'objet propre de cette tradition est de rattacher le système des 12 tribus à la lignée patriarcale par l'intermédiaire d'un ancêtre unique, Jacob. Ce système généalogique est, pour Israël, une manière d'organiser les traditions relatives à ses origines. Les différences d'origine et d'histoire entre les tribus sont suggérées par les mères des enfants. Léa est la première épouse, féconde, du patriarche Jacob. On reconnaît au groupe de tribus représenté par ses quatre fils aînés (Ruben, Siméon, Lévi et Juda) une antériorité par rapport aux autres tribus. Plus tard, Léa mettra au monde Issachar et Zabulon. Rachel, sa sœur, est l'épouse rivale et préférée du patriarche; après une longue stérilité, elle enfante Joseph, considéré comme le joyau de la progéniture de son père et, beaucoup plus tard, Benjamin. Ces deux femmes illustrent et personnifient le drame de la rivalité entre les groupes représentés par leurs enfants.

Entre-temps, la servante de Léa est mère d'Asher et de Gad, tandis que celle de Rachel donne naissance à Nephtali et Dan. Les fils des servantes représentent des tribus d'origine moins authentique, au sang mêlé, à l'habitat excentrique ou à l'histoire différente. Tous les enfants de Jacob, sauf Benjamin, sont nés en Mésopotamie. Joseph, en Egypte, engendrera d'une égyptienne Manassé et Ephraïm qui seront adoptés par Jacob. Ephraïm supplantera le droit d'aînesse de Manassé et celui-ci sera père de Makir – nom qui signifie "le vendu" – et grand-père de Galaad. Toutes ces relations représentent, de façon personnelle et imagée, les histoires respectives des différents groupes qui composent "tout Israël". En fait, il n'y a jamais eu de tribu de Joseph. Au commencement de l'installation en Canaan, un clan de Makir (d'où jadis était issu le Joseph de la Genèse) émigrera en Transjordanie à partir de Manassé qui exerçait alors la prédominance en Palestine centrale. A l'époque des Juges, cette prédominance lui est ravie par Ephraïm et c'est seulement à l'époque royale qu'on rassemblera toutes ces tribus de Palestine Centrale sous la dénomination commune de "maison de Joseph", pour faire pendant à la "maison de Juda".

Les quatre fils aînés de Léa, à l'exception de Ruben fixé en Transjordanie, représentent les anciennes tribus qui ont vécu l'exode-expulsion, au 16e siècle. Ils correspondent aux futures tribus du Sud parmi lesquelles Juda aura bientôt la prédominance, au point d'absorber les deux autres. Issachar et Zabulon sont liés l'un à l'autre. Leur origine doit être proche de celle des autres tribus de Léa. Ils vivent en Basse-Galilée et ne sont jamais descendus en Egypte. Leurs déplacements sont arrêtés par le verrou des cités cananéennes de la plaine de Yizréel, aux riches habitants desquelles Issachar loue ses services, tandis que Zabulon travaille au profit des commerçants de la côte. L'origine servile de Asher, Gad, Nephtali et Dan témoigne de leur infiltration plus ou moins prononcée par des éléments cananéens. Gad réside en Transjordanie où il s'est installé dès l'époque patriarcale; il a adopté le yahvisme apporté par Ruben au moment de la Conquête et il a fini par absorber celui-ci. La présence de Dan dans le Nord est le résultat d'une migration tardive à partir du Centre du pays où il séjournait depuis l'époque patriarcale. Comme Zabulon, Asher loue ses services aux cananéens de la côte, tandis que Nephtali vit indépendant dans les montagnes de Galilée, à l'ouest du lac de Tibériade, non loin de Haçor. C'est à lui que revient l'honneur de la victoire des "eaux de Mérom" (Jos 11) au moment où il conçoit le projet avec le soutien de Zabulon asservi aux Cananéens, de s'étendre et de s'implanter dans les régions du Nord, fertiles et riches. Ce projet est favorisé peut-être par l'impulsion que provoque le mouvement des tribus sœurs dans le Centre du pays. On comprend alors la coalition des cités cananéennes jalouses de leur autorité. Le succès du mouvement de révolte des tribus du Nord brisa le verrou qui séparait d'elles le Centre de la Palestine; il permit aux tribus-sœurs de communiquer, et au yahvisme de se répandre (cf. la victoire du Qishôn-Meggido par Baraq: Jg 4-5).

7.     Le pacte de Sichem (Jos 24)

L'assemblée de Sichem racontée en Jos 24 scelle le succès de la Conquête et peut être considérée comme la charte de fondation de la fédération des tribus. Le récit actuel est fortement marqué de thèmes deutéronomistes, mais la tradition sous-jacente est ancienne. Josué y propose le choix de Yahvé à des groupes qui ne l'ont pas encore accepté (v. 14-15), bien qu'ils aient une origine commune avec le sien. Ils n'ont donc pas pris part à l'exode et ne connaissent pas la révélation du Sinaï. Entrés en contact avec le groupe de Josué parce que voisins du lieu de son implantation, ils se rallient au yahvisme et consentent à s'astreindre aux obligations morales et religieuses de l'Alliance. Ces groupes ne sont autres que les tribus du Nord. Leur entrée dans la ligue yahviste de Josué, à l'assemblée de Sichem, va leur donner l'impulsion nécessaire pour secouer le joug cananéen et réaliser les exploits guerriers racontés dans le livre des Juges (Jg 4-5). Selon sa tendance, l'historien deutéronomiste a généralisé l'événement et l'a étendu, comme le mouvement de la Conquête lui-même, à toutes les tribus, formant ainsi la conclusion de la première étape de son histoire du salut. Ce solennel rappel de l'Alliance et de ses conséquences pose ainsi les conditions du maintien du peuple dans le pays que Yahvé lui a donné. Pour l'auteur sacré, la prise de possession de Canaan n'est pas un événement profane, c'est un événement théologique (De Vaux, Intr.AT, 257).

8.     Situation à la mort de Josué

Les chapitres 13-21 de Josué sont insérés par le rédacteur avant cette conclusion; ils décrivent fictivement le partage du pays à partir des listes administratives de la période royale (9e siècle). Mais en réalité, à la mort de Josué, les Israélites sont répartis en trois régions, séparées les unes des autres par la barrière que forment les villes fortifiées cananéennes non conquises. Le Centre est occupé par les tribus du groupe de Josué, issues de Rachel, venues de la Transiordanie par Jéricho et Gilgal: Manassé et les futures tribus d'Ephraïm et de Benjamin. Manassé est la plus ancienne. Ephraïm, après avoir pris le nom du territoire où elle s'est installée, la supplantera à partir des sanctuaires de Béthel et de Silo. Benjamin, nom qui signifie "fils du sud", est un groupe plus jeune installé au sud d'Ephraïm. Ces tribus ont connu l'exode-fuite avec Moïse. Le Nord regroupe des tribus qui ne sont jamais descendues en Egypte: Issachar, Zabulon, Asher, Nephtali et Dan. Enfin, dans le Sud, les tribus qui ont vécu l'exode-expulsion, Siméon, Lévi, le groupe originel de Juda, se sont infiltrées pacifiquement – à part quelques opérations guerrières -, ainsi que des clans intégrés plus tard à Israël (Qalébites, Qénites, etc). En Transjordanie, Gad (=Galaad) qui n'a pas connu l'Egypte absorbera Ruben installé auprès de lui depuis les victoires qu'il a remportées sur les habitants du pays (cf. Nb 21,21ss; 32), avant le passage du Jourdain par le groupe de Moïse auquel il s'est associé à Cadès. Enfin, le double nom de Jacob/Israël confirme la dualité des traditions représentées par les deux épouses du patriarche. Le changement de nom (Gn 35,10; 32,29) suppose en effet la fusion de traditions concernant deux ancêtres différents:

*          Israël, époux de Rachel, ancêtre d'un groupe plus jeune qui a vécu l'exode-fuite avec Moise et la conquête sous la conduite de Josué, avant de s'installer en Palestine centrale;

*          Jacob, époux de Léa, ancêtre de groupes plus anciens qui ne sont pas tous descendus en Egypte; certains d'entre eux ont connu l'exode-expulsion, parmi lesquels les futures tribus du Sud dont Juda.

Le yahvisme mosaïque s'est communiqué aux tribus du Sud à partir de Cadès, et à celles du Nord à Sichem.

B.                                       Le Livre des Juges et l’installation

Après le Deutéronome qui rappelle les événements du Sinaï et le don de la Loi et après le livre de Josué qui décrit la conséquence essentielle de l'Alliance que représente le don du pays et sa conquête, le Livre des Juges constitue la troisième partie de l'œuvre deutéronomiste, sa partie centrale. Il faut, pour respecter le plan de l'œuvre, en prolonger le contenu jusqu'au chap. 12 de 1 Sm c-à-d jusqu'à la proclamation de Saül comme roi.

1.      Situation concrète et interprétation deutéronomiste

Dans la manière dont l'auteur deutéronomiste dispose ses sources, on discerne clairement son intention: montrer que la vie d'Israël est constituée par une alternance toujours répétée d'infidélité, de châtiment, de repentir et de salut. La période des Juges représente l'adolescence du peuple, avec la vitalité propre à cet âge, son goût d'indépendance, ses excès, son instabilité, mêlées au charme d'une vie qui se découvre et cherche à s'affirmer dans son identité propre. Concrètement, les Israélites récemment sédentarisés ont eu à lutter pour consolider leurs possessions, assurer leur hégémonie, faire face à la crise sociale et politique, consécutive à leur nouveau genre de vie. Ils ont dû affronter notamment sur le plan religieux et cultuel, les institutions cananéennes; pour sauvegarder leur identité et assurer la survie du yahvisme, il fallait préserver les leurs propres, tout en les adaptant. En même temps, ils préparaient aussi leur unité nationale qui allait s'affirmer avec l'avènement de la royauté rendu indispensable par la nécessité d'échapper au péril Philistin. Au moment de l'instauration du royaume et de l'établissement de structures politiques généralisées et stables, les chefs temporaires charismatiques que sont les Juges pourront disparaître au profit du roi. La troisième partie de l'œuvre deutéronomiste se termine lorsque Samuel, le dernier des Juges, se retire devant Saül, le premier roi. L'auteur deutéronomiste interprète et juge cet événement selon toute l'ambiguïté qu'il lui reconnaît.

Depuis la mort de Josué, serviteur et successeur de Moïse (1225) jusqu'à l'avènement de la royauté (1020), les Israélites, livrés à eux-mêmes, ont connu, pour le Deutéronomiste, un "temps d'épreuve". Aux prises à la fois avec l'hostilité de l'entourage cananéen et avec l'attrait exercé par son mode de vie, ils se sont montrés incapables de demeurer fidèles aux engagements de l'Alliance et, par conséquent, d'assurer leur propre survie. Mais Yahvé veillait et, en chaque lieu ou période de crise, il a fait surgir le "sauveur" capable de redresser la situation. Telle est au moins la façon dont l'auteur deutéronomiste présente, d'une manière d'ailleurs pas toujours harmonieuse, les anciennes traditions qu'il regroupe, sur cette période anarchique et troublée.

Les traditions qui sont à la base du livre des Juges concernent essentiellement les tribus du Centre, unies à partir du pacte de Sichem à leurs sœurs du Nord auxquelles elles ont communiqué leur foi en Yahvé. Celle-ci est la continuité de l'ancienne religion du Dieu du père, en même temps qu'une foi nouvelle. Autour de cette foi et des souvenirs historiques qui la fondent (exode) vont s'amalgamer les traditions particulières des différentes tribus. Elles seront mises en commun dans les sanctuaires où les groupes frères et différents se rencontrent. C'est là, dans la même référence et le même engagement à l'égard de Yahvé, qu'ils puisent le dynamisme nécessaire à l'action commune qui leur permettra de s'implanter et de se maintenir dans le pays.

2.     La ligue des tribus

Il faut se poser la question de savoir en quoi a consisté l'union des tribus entre elles avant la royauté. Pour répondre à cette question, il faut prendre des points de comparaison non pas dans le milieu hellénique comme on l'a fait, en assimilant la ligue des tribus à l'amphyctionie; celle-ci suppose un accord de type essentiellement religieux entre 12 cités ou groupes sociaux sur la base d'un pacte les engageant à assumer à tour de rôle pendant un mois les frais du culte et l'entretien du sanctuaire. A part le chiffre douze, le système des tribus n'a jamais comporté de structures si fixes. Les rassemblements n'étaient pas généraux mais partiels et le sanctuaire de l'arche, d'ailleurs itinérante, n'en était pas nécessairement le centre. On recourra plutôt à la comparaison avec les usages des tribus préislamiques. Là existe l'institution d'un pacte entre tribus qui, sans porter atteinte à leur autonomie, ni à leur égalité, a pour but de garantir entre elles la paix et, au besoin, de les unir en vue d'une action concertée (razzia, vengeance) ou d'une défense commune dans le danger. Qui plus est, ce pacte a souvent pour conséquence la fusion des groupes, laquelle est alors consacrée par l'adoption d'un ancêtre commun, d'où l'établissement fictif de généalogies qui expriment ces liens. C'est, selon de Vaux, ce principe généalogique qui est à la base du système des douze tribus (H.Isr. 56ss).

3.     Héros sauveurs : Les six « grands » Juges

Le livre des Juges nous conserve des récits qui illustrent le fonctionnement de tels pactes. Son histoire littéraire est compliquée. Le rédacteur deutéronomiste s'est servi de deux groupes de traditions.

Les unes déjà rassemblées depuis l'époque royale dans un ensemble appelé "livre des libérateurs" concernent des héros locaux de l'époque prémonarchique ayant exercé un rôle de sauveur, à l'égard de leur tribu ou d'un groupe de tribus. Les notices à leur sujet sont assez prolongées ; elles sont au nombre de six.

·        Otniel (Samson) – Ehud – Debora/Baraq

La première semble entièrement rédactionnelle (Otniel). La dernière vise un personnage haut en couleur qui n'a sauvé personne mais a laissé le souvenir, quelque peu légendaire et plein d'humour, d'un résistant charismatique que sa consécration à Yahvé a doué d'une force exceptionnelle malheureusement compromise par un excessif amour des femmes! (Samson ; Jg 13-16).

Ehud est un benjaminite en lutte contre Moab dont les visées expansionnistes menacent son territoire. Le récit peu retouché par le rédacteur a conservé toute la sauvagerie et la saveur de l’authentique (Jg 3).

La victoire remportée par Zabulon et Nephtali aux eaux de Qishôn près de Meggido (Jg 4-5) est rattachée au souvenir d'une prophétesse, Debora, et du chef militaire Baraq. La tradition à ce sujet est conservée sous la double forme d'un récit en prose et d'un poème qui constitue la pièce la plus ancienne de toute la littérature biblique et atteste la valeur historique de son contenu. L'événement dont il est question a sauvé Israël en brisant définitivement, après la prise de Haçor, l'hégémonie cananéenne dans le Nord et en permettant aux tribus de communiquer librement entre elles et d'accéder aux plaines riches et fertiles du pays. Mais le rôle personnel de Débora se borne a être celui d'une personne inspirée entraînant le peuple. C'est l'activité du rédacteur qui l'a assimilée à un "Juge". L'importance de l'épisode tient surtout au fait que, d'après le poème, on y voit pour la première fois dans l'histoire des tribus, l'action concertée d'un certain nombre d'entre elles (six) en vue de leur survie: Ephraïm, Benjamin, Makir (5,14) (=Manassé), Zabulon, Issachar, Nephtali. Quatre autres sont citées et subissent le reproche de ne pas s'être associées au combat: les tribus transjordaniennes de Ruben et Galaad (=Gad) et celles de l'extrême Nord, occupées à d'autres intérêts, commerciaux et maritimes (Dan et Asher). Les tribus du Sud, Juda et Siméon, ne sont même pas mentionnées, ce qui est très révélateur de leur isolement.

·        Gédéon et la royauté d’Abimélek à Sichem

Gédéon, lui, est un manassite en lutte contre Madian. Ces nomades du désert font outre Jourdain des incursions dévastatrices. Gédéon mènera contre eux deux campagnes victorieuses, la première avec son clan, c-à-d avec des effectifs très réduits auxquels sont associés finalement Nephtali, Asher, Manassé et Ephraïm. Cette dernière tribu proteste violemment pour n'avoir pas été, dès le début des hostilités, convoquée au combat, ce qui témoigne bien de ses prétentions à une suprématie qu'elle finira par obtenir. La seconde campagne conduit Gédéon, avec son clan seulement au-delà du Jourdain. Elle n'intéresse pas les tribus transjordaniennes qui refusent même de s'y associer par crainte des représailles. Ces succès méritent à leur auteur la proposition de la royauté, non pas de la part des gens d'Israël, comme le suggère la généralisation habituelle du Deutéronomiste, mais plutôt de la part des "gens de Sichem". On sait, par des sources non bibliques anciennes (lettres d'Amarna - 14e s.) que cette ville connaissait un système original de bourgeoisie locale, autonome au point de vue de l'administration interne, mais sujette à un contrôle de l'extérieur lui assurant défense et protection. Tel est le type de royauté qui aurait été proposé à Gédéon dans sa résidence d'Ophra. Son refus sert le propos du Deuténonomiste.

En réalité, il faut peut-être distinguer Gédéon, le héros manassite, vainqueur de Madian, de Yerubaal, autre chef d'un clan important de Manassé, dont les 70 fils sont candidats à la succession comme "roi" de Sichem. Les Israélites, en effet, n'ont pas conquis Sichem à leur entrée dans le pays; ils y cohabitent pacifiquement avec les autochtones, utilisent même leur sanctuaire et exercent sur eux le protectorat prévu par les structures traditionnelles des Sichémites. (Jg 9,1ss) Abimélek, fils de Yerubaal et d'une concubine sichémite, fait état de ses origines maternelles auprès des notables pour imposer ses prétentions à la royauté et obtenir le renfort qui lui permet d'éliminer par la violence tous ces rivaux. Dans le massacre de ses 70 frères (9,5) "sur une même pierre", il pourrait s'agit d'un acte cultuel, d'un sacrifice humain exécuté selon les coutumes cananéennes pour accompagner son intronisation. En tous cas, sa royauté n'a pas eu l'autorité pan-israélite que lui attribue le rédacteur du texte (9,22). Elle a été contestée par ses congénères manassites, comme en témoigne le vieil apologue mis sur les lèvres de Yotam, son plus jeune frère, et elle s'est très vite heurtée à la révolte des Sichémites eux-mêmes, fomentée par un cananéen dans le cadre des réjouissances automnales où se célèbre habituellement l'anniversaire de l'intronisation royale. Abimélek livre combat contre l'agitateur et ses gens, puis contre Sichem elle-même qu'il détruit de fond en comble (les fouilles archéologiques de Sichem attestent l'historicité de cet épisode), de même qu'une autre ville voisine probablement associée à la révolte. Abimélek lui-même est tué dans ce dernier combat. Son échec confirme et illustre la doctrine deutéronomiste: il ne peut y avoir en Israël qu'un roi, choisi par Yahvé.

·        Jephté, sauveur et chef de clan

Jephté enfin est un Galaadite de la tribu de Gad, fils d'une prostituée étrangère. En raison de ses origines étrangères, il est exilé dans le Nord, au "pays de Tob", hors des limites de la tribu, dans une région alliée aux Amonites. Cette tribu nomade menace la sécurité des Israélites, tant à l'ouest qu'à l'est du Jourdain et c'est à Jephté et à sa bande qu'on a recours pour les repousser. La figure de Jephté autour de laquelle se sont greffées à la fois les traditions militaires et la légende cultuelle, est une figure qui tient en même temps du juge sauveur charismatique, comme le sont ceux qu'on appelle les "grands juges", et du chef de clan exerçant sur les siens la fonction de gouvernement. Ce rôle de chef, Jephté le considère comme la juste conséquence de sa victoire sur les Amonites (11,9) et, de fait, une note semblable à celles qui concernent les "petits juges" précise qu'il "jugea Israël pendant six ans" (12,7). Comme lors de la guerre de Gédéon contre Madian, on retrouve ici la même réaction jalouse des Ephraïmites, mécontents de n'avoir pas été associés au combat et soucieux d'affirmer leur suprématie en marchant contre Galaad (12,1s). Celui-ci leur inflige une cuisante défaite, dont le souvenir reste lié à celui de l'épisode qui relate les conséquences, désastreuses pour les Ephraïmites, de leur défaut congénital de prononciation! Dans ce récit perce l'ironie à l'égard d'une tribu prétentieuse et envahissante.

L'histoire du vœu de Jephté et du sacrifice de sa fille est liée à une autre tradition qui cherche à expliquer, par son rattachement à un événement du passé national, la survivance en Galaad d'une ancienne coutume cultuelle cananéenne consistant en des lamentations printanières exécutées par des jeunes filles dans la montagne. Ces lamentations correspondaient, sans doute, à l'origine, aux rites funéraires accompagnant au printemps la célébration de la mort de Baal et le commencement de la sécheresse. Le vœu de Jephté et son exécution ne doivent pas pour autant être nécessairement rejetés dans la légende. Ils ne sont pas incompatibles avec les mœurs d'une société très rude, et l'accent du vieux récit porte non sur la légitimité du sacrifice humain en soi, mais sur le caractère dramatique de l'événement et sur la fidélité de Jephté.

4.     Les « petits » Juges et le travail du rédacteur

Les figures des six "grands juges" – à l'exception de celle de Samson – présentent toutes l'image du héros sauveur, investi par Yahvé d'une fonction libératrice en un temps de détresse. C'est le rédacteur deutéronomiste qui a attribué à ces personnages, artificiellement sauf pour Jephté, le titre de "Juge". Celui-ci, en effet, convient mieux aux "petits juges" que concerne l'autre groupe de traditions représentées dans le livre des Juges. Les notices à leur sujet sont très brèves; elles se contentent de relever leur rôle d'autorité comme chefs de leurs tribus respectives. En effet, l'élargissement de leur judicature à "tout Israël" est l'effet du travail du Deutéronomiste. Tous proviennent des tribus du Centre ou du Nord, unies par le pacte de Sichem: Issachar (Tola), Galaad où a émigré Makir, clan de Manassé (Yaïr), Zabulon (Ibçan et Elon), Ephraïm (Abdon). Le rédacteur a également complété artificiellement ses sources en provenance de Palestine centrale, en y insérant à partir de documents étrangers, la mention de personnages extérieurs au milieu israélite, soit qu'ils fussent du Sud comme Otniel, ou Cananéens, comme Shamgar. Il a ajouté tardivement le long récit des exploits du danite Samson qui n'a ni sauvé ni "jugé" mais qui était revêtu, comme les "grands Juges" de la puissance charismatique de l'esprit de Yahvé. Par ces ajouts, le rédacteur visait à atteindre le nombre de 12, afin de rattacher aux origines la totalité de la nation telle que la tradition se la représentait à son époque.

Il ne faut cependant pas forcer ces différences très apparentes entre grands et petits juges. "Juger" en hébreu est certes l'office du chef, du magistrat chargé d'administrer la communauté, mais la racine "shaphat présente le sens fondamental de "rétablir une situation compromise" (exercer la justice, juger, c'est faire triompher le droit violé et, en un sens, opérer une libération). Le vocable s'applique donc, en ce sens, aussi bien aux "grands" qu'aux "petits" juges et, pour les premiers, le rédacteur du livre l'a bien choisi. Le "juge" est l'homme fort qui rétablit la situation d'Israël, d'une ou de plusieurs tribus, lorsque cette situation a été compromise par l'oppression des voisins, et par l'infidélité de la nation elle-même (Cazelle, cf. Introd. à l’ AT 266).

Le rédacteur enfin a donné à son énumération des Juges un cadre chronologique, artificiel lui aussi. Outre la signification théologique des chiffres, il vise, en les additionnant, à montrer que la succession des Juges comble tout le temps séparant la mort de Josué et l'avènement de Saül.

III. La théologie deutéronomiste

Dans la suite de l'histoire deutéronomiste, en 1-2 Sm surtout et 1-2 R, la marque du rédacteur se fait beaucoup moins sentir. Il reproduit très largement ses sources parmi lesquelles il faut compter surtout l'ancien ensemble de l'ascension et de la succession de David, les récits relatifs à l'arche, à Samuel et à Saül, l'histoire de Salomon, les annales des rois d'Israël et celles des rois de Juda et enfin un ensemble de "fioretti" des prophètes. Il y intercale, en des points bien précis, des commentaires qui font l'unité de tout l'ensemble et sont destinés à dégager le sens et la leçon des événements. Ils sont porteurs d'une théologie à laquelle il faut maintenant prêter attention.

A.                                      Son esprit : histoire et théologie

·        Résumer le passé en indiquant son sens

La plongée dans l'histoire, avec toute la "crudité" de son réalisme, est une condition essentielle de la théologie révélée. Il n'y a pas de connaissance possible du vrai Dieu sans passer par le détour de l'expérience sensible, donc historique. Ceci est confirmé par le fait même de l'incarnation et par toute la théologie du Nouveau Testament, mais les auteurs du Nouveau Testament ne font en cela que poursuivre la tradition déjà sous-jacente à tout l'Ancien Testament, notamment dans les réflexions anciennes (yahviste ou élohiste), et surtout dans les grands ensembles historiques que sont les œuvres du Deutéronomiste et du Chroniste. Pour eux tous, la vraie théologie ne peut pas se borner à un exposé - fût-il logique et cohérent - dans le domaine de la pensée, mais elle se plie humblement à la succession des événements. La foi les saisit et elle établit entre eux des rapports internes qui indiquent leur sens. Perçus comme "actions de Dieu", ils seront toujours à nouveau racontés pour être susceptibles d'une actualisation nouvelle (cf. v. Rad I, 111). Cette réflexion basée sur la succession des événements à partir d'une infinie variété de souvenirs et de sources, ne se contente pas d'accumuler ou de juxtaposer les documents; elle les synthétise, parfois avec audace, pour en dégager l'unité interne et montrer leur homogénéité dans le cadre d'une histoire unique qui concerne "tout Israël".

·        La foi, principe d’unité

Ainsi de vieilles traditions tribales, particularistes et isolées, reçoivent une signification beaucoup plus vaste, étrangère à leur portée originelle, mais qui indique le principe d'unité, basé sur une vue de foi, à partir duquel les théologiens bibliques ont travaillé. La plus petite tradition d'un groupe particulier appartient à tous et tous sont disposés à s'y reconnaître et à l'intégrer dans le patrimoine de leurs souvenirs, car ils ont conscience que l'action de leur Dieu confère à tous ces événements - si disparates soient-ils - un sens unique dont Yahvé est le maître et qui les concerne tous. Le travail des théologiens est de le mettre en relief (cf. v.Rad I, 108-109). C'est l'œuvre magistrale à laquelle s'est attaché, pour la première fois avec une telle ampleur, l'école deutéronomiste. Les limites historiques qu'elle entend embrasser s'étendent du don de la Loi à Moïse au Sinaï, jusqu'à la ruine de Jérusalem, la destruction du Temple et l'abolissement de la royauté, événements dont le Deutéronomiste est contemporain, soit de 1250 à 586. C'est à partir de ces événements que toute l'histoire est synthétisée et jugée.

·        Une confession des péchés

Jusque là l'historiographie s'appuyait sur une confession de foi en Yahvé à partir de sa promesse aux ancêtres et de la libération d'Egypte; maintenant, sans renier cette foi, elle se présente avant tout comme une confession des péchés, une prise de conscience du mal national et un appel au repentir qui doit préluder au pardon de Dieu et à la restauration d'Israël. Le rappel de la conquête prend le contre-pied du drame de la perte du pays. L'acceptation de la Loi de Moïse et sa mise en pratique ont conditionné la possession de la terre; les événements présents sont la conséquence inéluctable et normale de l'abandon de la Loi. Crier vers Yahvé dans sa détresse, élever vers lui une confession officielle de tous les péchés de la nation depuis ses origines, c'est prendre acte des causes réelles du mal et amorcer le mouvement de conversion auquel l'amour de Yahvé et sa volonté de salut ne sauraient résister (Jg 10,16!). En osant maintenir le dogme de la continuité du plan divin et croire que la promesse de Yahvé doit infailliblement s'accomplir, "le Deutéronomiste est peut-être un de ceux qui a le plus contribué à aider le peuple à franchir la nuit de l'exil" (Minette de Tillesse).

B.                                       Sa méthode : les discours-programmes

Pour réaliser son propos, le Deutéronomiste n'a pas seulement retravaillé ses sources par des corrections, commentaires, ajouts ou suppressions; toutes ces opérations sont difficiles à apprécier et relativement peu importantes eu égard à la masse des ensembles utilisés et au respect de leur contenu (ex.: la juxtaposition des deux versions monarchique et antimonarchique au sujet de l'instauration de la royauté). Mais il a surtout agencé les éléments et ponctué l'ensemble de son récit d'une série de grands discours composés par lui qui, à chaque étape de l'histoire, résument le passé et annoncent le sens de l'avenir en fonction de son propos théologique. Il a ainsi présenté son œuvre selon une structure très charpentée, aisément repérable, qui dévoile clairement ses intentions. Ces discours-programmes sont mis le plus souvent sur les  lèvres du personnage-clé, le "prophète" du moment qui fait le point de la situation avant sa mort pour confier à son successeur la suite des événements.

1.      L’encadrement du Deutéronome : le discour de Moïse

C'est d'abord le cas du grand discours de Moïse qui introduit toute l'œuvre et encadre le Deutéronome proprement dit (ch. 5-26), la Loi de Moïse adaptée aux temps nouveaux et remise en honneur depuis la réforme de Josias. De celle-ci le Deutéronomiste fait, en quelque sorte, le "grand prologue de son évangile" (M. de Tillesse), "la charte divine qui commande tout et formule à l'avance le jugement de Dieu sur l'histoire" (id.). À la tête de son œuvre, il l'enchâsse dans un long discours de Moïse, le premier prophète de l'histoire.

·        La rébellion au désert

Au ch. 1-4, à la fin des pérégrinations du désert, Moïse rappelle au peuple son passé, le sens de son histoire, commandé tout entier par la promesse faite aux ancêtres de leur donner une terre, "un heureux pays" dont ils auront à prendre possession dans une entreprise qui ne doit leur inspirer "ni crainte ni frayeur", car "c'est Yahvé lui-même qui combattra pour vous" (Dt 1,8.21.29). Mais le devenir de cette promesse se heurte à l'incrédulité du peuple - son péché fondamental; il refuse de se fier à ce Yahvé qui a pourtant déjà combattu pour lui en Égypte et l'a "soutenu comme un homme soutient son fils tout au long de la route" jusqu'ici (1,31). Cette rébellion écarte la perspective de la possession du pays pour la génération présente car "Yahvé n'est plus avec elle" (v.42) et toute tentative de conquête est pour elle vouée à l'échec. Ce sont "les fils" qui hériteront de la promesse (v. 39). Cette première rébellion et ce premier châtiment infligé à la génération de Moïse est déjà un présage de l'exil. La suite du discours rappelle la conquête, au bout de 38 ans d'errance, des royaumes amorites de Transjordanie, au nord de Moab et d'Edom; ce rappel est un prélude indispensable au récit de la conquête par Josué. Enfin, les dernières dispositions de Moïse avant sa mort (ch.29) annoncent sa succession et le rôle de Josué dans la conquête.

·        Du châtiment au pardon

Dans ce discours, le Deutéronomiste ne retient de l'histoire passée que les éléments qui serviront de présupposés à la suite. Un ajout plus tardif, au ch. 4, souligne la nécessité de pratiquer les commandements de Yahvé considérés comme le signe indubitable aux yeux des nations de l'absolue proximité de Yahvé par rapport à son peuple (cf. 4,7). C'est à l'Horeb, en effet, que Yahvé a parlé à son peuple, du milieu du feu (4,11), le feu dévorant qu'il est lui-même (4,24), en lui révélant les "dix paroles" (4,13) que les lois et coutumes enseignées par Moïse ont mission d'actualiser pour lui. Cette actualisation consistera essentiellement dans le refus de l'idolâtrie et dans l'attachement exclusif du "peuple de son héritage" envers Yahvé (4,20). En ce domaine, l'infidélité entraînera ipso facto la perte du pays et l'anéantissement du peuple, c-à-d sa dispersion. Mais cette détresse même provoquera un retournement du cœur, le repentir d'Israël et le pardon de Yahvé, "Dieu miséricordieux qui ne t'abandonnera ni ne te détruira et qui n'oubliera pas l'alliance qu'il a conclue par serment avec tes pères" (4,31). Cette alliance, avec le coefficient d'amour préférentiel et libérateur qui la caractérise, est le signe de l'absolue vérité de Yahvé - par opposition à tous les dieux - et de l'éminente dignité-responsabilité du peuple qui en est partenaire et en dépend radicalement dans son bonheur.

·        Le lieu où Dieu écoute et pardonne

Le code deutéronomique qui suit ce discours comprend un bon nombre de passages qui s'adressent au peuple à la deuxième personne du pluriel (contrairement au reste du code qui s'exprime à la 2e personne du singulier) et dont on a montré qu'ils correspondent tous à des retouches ou des insertions deutéronomistes. Ils comportent toujours une référence à l'histoire telle que le Deutéronomiste la raconte et les préoccupations qu'ils trahissent sont les mêmes que celles des discours rédactionnels: refus de l'idolâtrie considérée comme le péché par excellence; observance de la loi comme condition sine qua non de la possession du pays et perspective d'exil en cas d'infidélité. Le refus de l'idolâtrie se traduit concrètement par la loi de l'unicité du sanctuaire; la suite de l'histoire deutéronomiste place en effet la dédicace du Temple de Jérusalem au centre et au sommet des événements du salut - comme le montre la chronologie; il est le lieu où habite "le Nom de Celui que les cieux des cieux ne peuvent contenir", le lieu où "Dieu écoute et pardonne", où il se fait proche de son héritage, où il "est avec nous" (cf. l R.8,14-61).

·        De l’épreuve aux "choses cachées"

Enfin, le discours de Moïse reprend après l'insertion du Code deutéronomique (cf. ch. 29) et développe un nouveau rappel historique concernant la sortie d'Egypte et les épreuves du désert. Ce dernier thème suggère le sens que donne l'auteur à la détresse des périodes de châtiment: elle sont des "épreuves" qui permettront au peuple qui n'a pas encore "un cœur pour connaître, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre" (29,3) de "savoir d'expérience" que Yahvé est leur Dieu. Rien ne remplace, pour s'ouvrir à la révélation du vrai Dieu, l'expérience de la souffrance et du dénuement. Ce dernier discours de Moïse fait le lien entre le rappel de l'Alliance du Sinaï et l'histoire effective du peuple à partir de la conquête. La perspective de l'exil est déjà présente, comme conséquence des trahisons futures et invitation à la conversion mais, par-delà cette révélation qui lie indissolublement le don du pays à la fidélité à l'Alliance, Yahvé, lui, se réserve "les choses cachées"... (29,28) .

Telle est la grande introduction rédactionnelle de l'œuvre deutéronomiste.

2.     La conquête : les discours de Josué

Le livre de Josué en constitue la première partie, enserrée, elle aussi entre deux discours prononcés cette fois par Josué.

·        "Tenir bon"

Le premier (Jos. 1) conclut la période de Moïse dont Josué prend le relais; il annonce le programme de la nouvelle période qui commence, détermine l'étendue de la conquête, sa durée (v.3-4). On y retrouve certains thèmes qui soulignent la continuité de l'histoire, le lien entre la loi et le pays, une insistance spéciale sur l'ordre de "tenir bon et d'être fort" (v.6.7.9), toutes conditions pour que Yahvé "soit avec Josué".

·        L’héritage reçu de Dieu

Après la description schématique de la conquête où l'on a déjà relevé les généralisations, l'insistance sur le fait que c'est Yahvé qui combat pour Israël et sur le devoir de l'anathème, un chapitre rédactionnel de récapitulation propose le bilan général de la première phase de l'installation (ch.12). Le pays est ensuite réparti entre les tribus, dans une section géographique qui prend l'aspect d'un inventaire de l'héritage reçu de Dieu, dilapidé par Israël. Elle traduit aussi l'espoir qu'il sera reconstitué (Int. à l’AT 255).

·        La promesse accomplie

Enfin, le livre s'achève sur un discours d'adieux de Josué arrivé au terme de sa carrière (ch. 23). Il résume son œuvre dont le sens est d'avoir accompli les promesses de Yahvé: "pas une n'a manqué son effet" (v.14). Il rappelle les conditions de survie d'Israël sur le bon pays que Yahvé lui a donné: "l'aimer" (v.8.14.23) c-à-d ne pas s'écarter de la loi de Moïse. La perspective de la ruine et de l'exil est posée de nouveau, car les promesses de Yahvé sont aussi bien gages de bonheur que menace certaine de destruction. Elles seront critères de jugement pour la suite.

·        L’assemblée de Sichem ou le choix de Yahvé

Le Deutéronomiste insère ici en la remaniant profondément l'ancienne tradition de l'assemblée de Sichem (ch.24). Josué, face aux tribus qui ont à "choisir Yahvé", développe à nouveau un long récit de l'histoire nationale, des faits de Yahvé sur lesquels le peuple peut appuyer son choix, depuis la lointaine élection de l'ancêtre commun jusqu'aux derniers combats de la conquête et aux voluptés d'une terre qui n'a coûté à ses nouveaux habitants "aucune fatigue" (v.2-13). Le dialogue liturgique entre Josué et le peuple est amplifié pour souligner la responsabilité du peuple, conscient de ce que Yahvé a fait pour lui et inconscient de sa propre faiblesse en face du Dieu saint et jaloux, de l'amour duquel il n'a pas mesuré la profondeur et la gravité. On admire la grandeur de cette option si radicale en même temps qu'on pressent la catastrophe inévitable.

3.     La période des Juges

·        Jg 2,6 – 3,6 : un commentaire rédactionnel

La deuxième partie de l'histoire deutéronomiste s'ouvre avec le ch. 2,6 - 3,6 du livre des Juges. Il ne s'agit plus d'un discours, mais d'un commentaire rédactionnel. Après avoir conclu la vie de Josué et résumé sa valeur religieuse : "le peuple servit Yahvé pendant toute la vie de Josué", le rédacteur propose à l'avance la clé de lecture et de compréhension de tout ce qui va suivre.

C'est ici qu'on trouve clairement développé le fameux schéma du déroulement de l'histoire. La rigueur de son développement et sa récurrence tout au long de l'histoire, constitue l'argument décisif qui dans la détresse de l'exil peut autoriser l'espérance...

*          Les Israélites "font ce qui est mal aux yeux de Yahvé" (v.11) = ils sont idolâtres.

*          La "colère de Yahvé s'enflamme contre eux" (v.14), c à d que le rédacteur interprète les malheurs qui s'ensuivent comme un châtiment divin.

*          Ils "crient vers le Seigneur"

*          Et celui-ci leur "envoie un sauveur" (v.16).

*          Après l'intervention de celui-ci le peuple bénéficie d'une période de paix et de "repos".

·        L’épreuve de la cohabitation

Durant la période qui sépare la conquête de la royauté, ce schéma se reproduit fréquemment, mais le repentir des Israélites n'est jamais de longue durée et ils retombent dans leurs péchés. C'est la raison pour laquelle, selon le rédacteur, les nations étrangères ont subsisté parmi les Israélites et autour d'eux, menaçant toujours leur sécurité. La soi-disant conquête foudroyante de Josué, rançon de sa fidélité, n'était que l'image idéale – le symbole – d'une situation qui n'a jamais existé. Le livre des Juges ne laisse aucun doute là-dessus. Mais dans la perspective de son histoire du salut, le Deutéronomiste interprète cette cohabitation forcée, dangereuse et difficile, avec les païens comme une "épreuve" à laquelle Yahvé soumet les siens pour tester l'authenticité de leur foi et de leur attachement (3,4). La suite montre que les Israélites n'ont pas résisté à cette épreuve. Toute la période des Juges n'est que succession d'infidélités, détresse, repentir, action de salut, repos au cours duquel le peuple "oublie" Yahvé et retombe dans son péché. Les chiffres de durée que le rédacteur attribue à ces périodes ont un sens symbolique. Pour suppléer à l'insuffisance de ses sources, il se sert du chiffre 40 qui signifie la durée d'une génération en même temps que celle de l'épreuve.

·        Thème préférentiel : force de Dieu ou pouvoir des hommes

Dans les histoires des différents Juges, le rédacteur retouche peu ses sources mais, outre quelques additions, on peut relever des thèmes qu'il préfère parce qu'ils s'harmonisent avec sa théologie et que celle-ci s'en inspire. Soulignons par ex. l'épisode du tri opéré parmi les guerriers de Gédéon avant la grande campagne contre Madian (Jg 7,lss). Yahvé qui combat pour Israël ne veut pas d'une armée trop puissante, trop sûre d'elle-même, qui pourrait tirer gloire de la victoire, comme étant la sienne propre. Aussi propose-t-il à Gédéon un critère de tri qui exclut d'abord tous ceux qui ont peur et, comme le nombre des guerriers est encore trop important, on écartera ensuite tous ceux qui manifestent un comportement trop délicat... Le guerrier des combats de Yahvé doit être capable de confiance totale, c-à-d apte à assumer tous les risques, à affronter toutes les conditions de vie sans garantie de force ni de confort autre que Yahvé lui-même. (À moins que ce ne soit simplement une manière originale de ne garder que le moins possible de guerriers!)

L'épisode de la mort de Sisera, tué non par Baraq mais par une femme, Yaël, sous sa tente, va dans le même sens. Baraq n'a pas fait preuve de cette confiance inconditionnelle dans la parole de Yahvé et dans la force de son intervention exigée par la guerre sainte. Il a cherché des signes pour assurer sa conduite, alors que c'est simplement la présence d'esprit, le courage d'une femme qui a remporté la victoire finale (cf. Jg 4,17ss). Abimélek aussi est tué par une femme et le fait est éprouvé comme une honte par cet israélite dévoyé, gagné aux coutumes cananéennes (9,54).

Une autre tradition appréciée du Deutéronomiste est précisément celle du refus de la royauté par Gédéon et de l'apologue de Yotam, lors de l'investiture d'Abimélek. C'est peut-être le rédacteur qui s'est plu à mettre dans la bouche de Yotam le vieil apologue hostile à la royauté. L'israélite fidèle au yahvisme ancestral ironise sur le pouvoir royal et en dénonce les dangers pour ceux qui s'y confient naïvement (Jg 9,8-15).

Dans la suite de l'histoire deutéronomiste, on trouvera un épisode de portée analogue dans le deuxième récit, dit antimonarchiste, de la demande d'un roi. Samuel se plait à y énumérer les inconvénients de la royauté. On sent ici la méfiance des traditions prophétiques du Nord à l'égard du pouvoir absolu des rois, méfiance dont a hérité la tradition deutéronomique pour qui seul le prophète est médiateur de la volonté de Yahvé et l’organe de sa parole (cf. Dt 17,14ss et 18,9ss).

·        L’appendice des Juges (Jg 18-21)

Le récit deutéronomiste, après l'histoire de Samson, se continue dans le livre de Samuel. Le rédacteur n'a-t-il pas connu ou a-t-il volontairement omis d'intégrer dans sa synthèse des traditions (favorables à la royauté) ajoutées plus tard en appendice au livre des Juges par un compilateur sacerdotal ? Ces traditions, qui émanent peut-être des sanctuaires du royaume du Nord, Dan et Béthel, concernent d'une part la migration des Danites et la fondation du sanctuaire de Dan et, d'autre part, le crime commis à Gibéa contre un lévite éphraïmite et sa concubine, avec les graves sanctions qui s'ensuivirent contre Benjamin. La première de ces traditions comporte un jugement négatif sur le sanctuaire de Dan, qui abrite une idole deux fois volée, mais se trouve cependant muni d'un authentique sacerdoce lévitique. La seconde raconte l'atroce histoire du crime commis par les Benjaminites de Gibéa et la vengeance décidée par la communauté des tribus. En réalité, à cette époque, il ne s'agit probablement que d'Ephraïm et l'épisode témoignerait une fois de plus de ses efforts à imposer sa propre suprématie. Un rédacteur de l'époque royale a élargi la tradition primitive à tout Israël. La vengeance prévue ne peut manquer d'aboutir à la suppression pure et simple de la tribu de Benjamin, puisqu'elle implique le refus, pour tout Israélite, de donner sa fille en mariage à un Benjaminite. L'histoire comporte l'allusion précieuse à de vieilles coutumes rituelles cananéennes adoptées par les Israélites, comme la fête des vendanges en automne et les orgies auxquelles elle donnait lieu. La réaction d'Israël à la perspective de la disparition de Benjamin témoigne, aux yeux du rédacteur, du souci des tribus de conserver leur intégrité collective et leur unité: "Pourquoi faut-il qu'Israël ait ce malheur de se voir aujourd'hui privé d'une de ses tribus ?" (21,3). Il faut avouer que le souvenir historique du stratagème qui permit d'éviter "ce malheur" était difficilement intégrable dans l'histoire du salut telle que l'avait conçue le Deutéronomiste. Le rédacteur de ces traditions lui-même éprouve d'ailleurs le besoin d'en excuser le contenu, en soulignant à trois reprises l'anarchie qui régnait à cette époque (17,7; 19,1; 21,25). La glose, favorable à la royauté pourrait émaner des milieux officiels des sanctuaires du Nord et ne correspond pas à la théologie du Deutéronomiste.

4.     La période royale

·        Discours d’adieux de Samuel – 1 Sm 12

Les premiers chapitres de 1 Sm consistent en une ancienne composition littéraire relative à ce dernier. Samuel, à la fois Juge et prophète, est, pour le Deutéronomiste, la figure intermédiaire qui conclut la période des Juges et ouvre l'époque royale. Aussi le rédacteur met-il à nouveau sur ses lèvres un "discours-charnière" qui répond à toutes les exigences du genre (1 Sm 12). Il s'agit d'un discours d'adieux. Samuel, Juge, cède la place désormais au roi, non sans protester de la loyauté avec laquelle il a accompli sa mission. En effet, en demandant un, roi, Israël a commis le dernier en date d'une série déjà longue de péchés. La première partie du discours les rappelle en résumant les étapes antérieures de l'histoire et les bienfaits de Yahvé constamment renouvelés. Le mal est fait. Yahvé y a même consenti. Ce mal n'est pourtant pas irrémédiable pour autant que le peuple et son roi ne s'écartent pas de Yahvé pour tomber dans l'idolâtrie. Evidemment, ce discours annonce de la sorte le développement ultérieur de l'histoire et prépare sa fin. "Si vous commettez le mal, vous périrez, vous et votre roi" (1 Sm 12,25).

·        Discours de Salomon – 1 R 8,14ss

La période royale est relatée en deux parties: une partie "ascendante" qui comprend les règnes de David et de Salomon jusqu'à la consécration du Temple, et une partie "descendante", de Salomon à l'exil. Entre les deux, la prière de Salomon au jour de la Dédicace marque le sommet de toute l'histoire antérieure. Elle célèbre l'ultime accomplissement des promesses (1 R 8,14ss), depuis la sortie d'Egypte jusqu'au jour où Salomon a "construit la maison pour le Nom de Yahvé", avec "un emplacement pour l'arche où est l'alliance que Yahvé a conclue avec nos pères" (8,20-21). Il ne s'agit pas d'une mainmise sur "Celui que les cieux ne peuvent contenir" (v.27) car seul le "Nom" de Yahvé y habite, c-à-d sa présence agissante mais insaisissable. Le Temple est le lieu de l'échange des fidélités entre Yahvé et les siens, et tout spécialement entre Yahvé et la dynastie davidique (v.25). Il est aussi le lieu où Yahvé accueille le repentir de son peuple et pardonne (v. 30ss). Indépendamment même de son existence matérielle, il est surtout la garantie de la disposition éternelle de Yahvé à pardonner. Pendant 1'exil un ultime rédacteur se plait à le souligner (v. 41-51), insinuant ainsi que même la période décadente qui s'ouvre ne saurait déboucher sur le désespoir absolu.

·        Réflexion sur la chute de Samarie – 2 R 17,7-23

Le rédacteur poursuit ensuite la citation de ses sources, parallèlement pour Juda et pour Israël, jusqu'au moment de la chute de Samarie, à propos de laquelle il introduit un dernier chapitre de réflexion (2 R 17,7-23) qui dégage, toujours dans la même perspective, le sens du désastre et prépare la catastrophe plus décisive encore que sera la ruine de Jérusalem. Il énumère les péchés d'idolâtrie commis par les Israélites et rappelle les avertissements des prophètes et leurs exhortations à observer la loi de Moïse. M-)ais "à la poursuite de la vanité, les Israélites sont devenus vanité, à l'imitation des nations d'alentour... " (v.15), et leur dispersion est la conséquence inévitable de leur conduite qui atteindra aussi Juda dans la mesure où il les imite (v.19). Ce commentaire est la dernière des "charnières" qui structurent l'histoire deutéronomiste.

·        De la ruine à l’espérance – 2 R 25,27-30

À la fin du récit, les faits eux-mêmes sont assez parlants. Leur suite confirmera l'interprétation que le rédacteur a appliquée à toute l'histoire passée. Déjà la réhabilitation de Joyakin (en 561) à Babylone annonce l'aurore d'un salut (2 R 25,27-30).

Conclusion : bénédiction et salut

L'histoire deutéronomiste, on le voit, n'est pas une histoire profane, une reconstitution du passé aussi fidèle que possible, pour le faire échapper à l'oubli. Elle est bien plus une théologie, une réflexion sur Dieu à partir des faits historiques réinterprétés. Elle cherche à répondre au problème posé par le "fonctionnement" de la Parole de Dieu dans l'histoire humaine: une parole ambiguë, qui sauve ou qui détruit.

L'observance de la Loi promulguée par Yahvé assure la "bénédiction", c à d le repos, la tranquillité, le bien-être, la paix. Son mépris, en revanche, déclenche la "malédiction": guerre, famine, maladie... La même Loi construit ou détruit suivant qu'on y est fidèle ou non. Cette expérience est exprimée avec force par le Deutéronomiste. Mais la Parole de Dieu est aussi Evangile, c-à-d promesse et annonce de salut qui traverse l'histoire en une succession caractéristique d'événements marqués par le besoin, l'appel au secours et l'intervention divine. La "bénédiction" entraînée par la docilité à la Loi est une œuvre constante, pour autant qu'on la mérite. Tandis que le salut est ponctuel et suppose un dialogue entre l'homme et Dieu. La jouissance égoïste de la bénédiction et des sécurités qu'elle apporte risque toujours d'engendrer l'apostasie, l'oubli du partenaire. C'est le drame d'Israël sédentarisé tel que le dénoncent les prophètes. Leurs jugements proclament la malédiction. Désormais l'annonce du salut va intégrer la réalité du péché et l'acte sauveur prend la forme du pardon, qui restaure la bénédiction.

L'histoire biblique est essentiellement une histoire du salut: "une succession d'événements façonnés par l'intervention continue d'une parole de Dieu qui juge et sauve et qui les conduit à l'accomplissement" (v. Rad I, 298). Le premier épisode de cette histoire du salut est la libération d'Egypte qui constitue le noyau du Pentateuque, fondé dès lors sur l'action de grâce. En revanche, toute l'histoire deutéronomiste suppose la longue expérience de l'époque royale avec ses apostasies et les violences de la contestation prophétique; elle est fondée sur une prise de conscience de culpabilité, à partir des événements qui ont confirmé la justesse des accusations des prophètes, et elle repose essentiellement sur la confession des péchés (cf. Westerman, Dieu et l'AT, 41ss). Elle comporte aussi l'affirmation qu'en tout ce drame de la "malédiction", Yahvé n'a manqué en rien. Israël s'est soustrait à la bénédiction par sa propre faute. Yahvé, au contraire, demeure fidèle à sa Parole, donnée à David par l'entremise de Nathan et qui traverse l'histoire sans se démentir. La théologie deutéronomiste comporte une dimension messianique. Pour le rédacteur, David est le seul exemple du roi parfaitement fidèle, dont dépend la "bénédiction" pour tout le peuple. L'infidélité générale de tous ses successeurs explique l'effondrement de la nation, mais la promesse de Yahvé demeure cependant ouverte vers un accomplissement possible, par-delà les bouleversements de l'histoire.