Pour une lecture du livre d'Isaïe (1-39)
"On t'a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi :
rien d'autre que d'accomplir la justice,
d'aimer la tendresse
et de marcher humblement avec ton Dieu". (Michée 6, 8)
Le prophète Michée résume ainsi pour ses auditeurs la totalité des exigences posées par Dieu à ses fidèles. La relation d'alliance est une démarche commune à Dieu et au croyant, qui implique de la part de celui-ci non seulement des actes ("faire la justice", Amos) et un élan du cœur ("aimer l'amour", Osée), mais une manière d'être particulière, variée infiniment dans ses formes, qui se développe parallèlement à la grandeur de Dieu. La figure du prophète Isaïe en offre un remarquable exemple: c'est "l'humilité", la soumission, la "discrétion" (au sens bénédictin du mot), le sens de la mesure..., autant d'expressions d'un changement profond introduit dans l'être même par la rencontre du vrai Dieu, et qui désormais affecte tous les comportements.
Les exigences de l'Alliance, sous cette forme particulière de 1"'humilité", nous sont proposées dans le livre d'Isaïie, non pas en théorie mais à partir de l'expérience humaine et du vécu quotidien (comme toujours dans la Bible). La figure, la vie, les oracles du prophète les illustrent sous bien des formes et de manière quasi constante. Il semble très significatif d'observer que la haute vocation mystique d'Isaïe (dont le point de départ se situe au moment de la grande vision du Temple de Jérusalem racontée au chapitre 6) ne l'a nullement rendu étranger aux urgences de la réalité politique et sociale de son temps. Bien au contraire, tous ses oracles, toutes ses interventions prophétiques se trouvent inextricablement liés aux événements, aux conflits, aux tensions de la vie nationale à son époque. La vocation du prophète ne l'enferme pas dans le cercle clos, étroit et protégé d'une "vie privée" avec son Dieu , elle le soumet plutôt "humblement" aux vicissitudes, aux aléas des circonstances et des crises politiques par rapport auxquelles elle lui suggère des prises de position concrètes et pleines de risques. "Marcher humblement avec son Dieu", c'est cela d'abord.
La vocation d'Isaïe se situe en 740, l'année de la mort du roi Ozias ( Is 6,1). C'est la fin, pour Juda comme pour Israël, d'une période de tranquillité et, pour Juda, de redressement économique. Depuis cinq ans environ, le grand Teglat-Phalasar a pris le pouvoir à Ninive et sa politique impérialiste commence à menacer la région de Syrie-Palestine. Au Temple, peut-être dans le cadre même des cérémonies d'intronisation du successeur d'Ozias, Isaïe voit "assis sur un trône grandiose et surélevé" Yahvé dans toute sa gloire, siégeant en roi et délibérant avec sa cour en vue du choix d'un ambassadeur pour une mission à exécuter en son nom. La gloire de Yahvé, c'est sa sainteté, sa transcendance, clamée par les "brûlants" qui, tout en participant de son feu, se protègent eux-mêmes contre son rayonnement (6, 2-3). Devant ce spectacle de la sainteté à la fois inapprochable et dangereusement contagieuse de Dieu, le prophète est comme anéanti, menacé de mort; il s'épouvante de sa propre impureté que lui révèle la proximité divine (6, 5). C'est le point de départ et la source de son "humilité", une prise de conscience qui l'atteint lui-même personnellement, et aussi dans sa solidarité avec toute la communauté nationale. Mais le feu de la contagion divine vient le purifier (et non pas les rites expiatoires prévus par la liturgie du Temple). Un "brûlant" touche ses lèvres avec une braise de l'autel, atteignant à la fois l'organe de sa parole et l'être profond d'où elle émane (6,6-7). Dès lors, écrasé par la révélation de son propre péché et guéri par l'intervention divine, Isaïe peut, en toute humilité véritable, se proposer lui-même pour la mission voulue par Dieu (6, 8). Il devra parler au peuple mais ses interventions dans la vie publique seront vaines ; comme telles, cependant, elles serviront le dessein de Dieu: révéler l'endurcissement de "ce" peuple - qui n'est déjà plus le peuple de Dieu – et préparer le salut d'un "reste", d'une semence sainte", par-delà les dépouillements successifs des guerres et des dévastations (6, 9-13).
Tel est le point de départ de la mission d'Isaïe : une révélation de la grandeur de Dieu qui éclipse tous les prestiges de la royauté humaine, et une rencontre avec sa sainteté où la misère du prophète est à la fois révélée et pardonnée. Sa mission appuyée sur cette expérience ne se limite nullement à l'horizon liturgique où elle a pris naissance. Isaïe, témoin de la louange céleste, n'est pas appelé à réformer le culte, ni même à s'enfermer dans une "contemplation" solitaire. La conversion opérée en lui est à la fois plus profonde et plus large: en atteignant son cœur, elle l'engage à assumer pleinement les exigences de sa condition personnelle, celle d'un aristocrate de Jérusalem, proche du roi, "homme politique au sens le plus élevé du terme", en même temps que poète et mystique. Il devra, en tant que grand du royaume, élever humblement et fermement, en toute circonstance où ce sera nécessaire, une contestation radicale du pouvoir établi, au nom de sa foi dans le Saint d'Israël.
"Marcher humblement avec son Dieu" est une entreprise pleine de risque. En même temps qu'il prêchera les exigences de cette "démarche" d'alliance, Isaïe devra les assumer tout au long de sa vie, à travers les trois grandes crises politiques autour desquelles s'articule sa mission. La première est celle de la "guerre syro-éphraïmite" déclenchée par Damas et Samarie contre Juda en vue de le contraindre à entrer dans la coalition anti-assyrienne. Sous cette menace, Achaz affolé, fait appel à Teglat-Phalasar en personne qui intervient victorieusement contre les alliés (734-732). Jérusalem n'aura plus à craindre ses voisins du nord, mais son indépendance politique - et par conséquent religieuse - est définitivement perdue. En cette circonstance, (comme lors des deux autres crises qui suivront: l'une en relation avec la chute de Samarie en 721, l'autre au moment du siège de Jérusalem en 701), Isaïe ne cessera jamais de déconseiller avec virulence et obstination tout recours aux alliances étrangères. Il ne préconise qu'une seule attitude avec les options concrètes - jugées irréalistes - qui s'ensuivent : la foi. Il ne s'agit pas d'une opinion intellectuelle, ni d'une certitude morale. La foi est la détermination effective qui répond, de la part de l'homme, à la sainteté de Dieu. Celle-ci non plus n'est pas une notion abstraite. Dire que Yahvé est saint, c'est dire de manière équivalente, qu'il est "un sanctuaire et un rocher qui fait tomber" (8, 14). Sa sainteté signifie, pour l'homme, un lieu de protection, un abri sûr, inviolable; un roc solide sur lequel on prend appui, auquel on adhère, on s'accroche fermement, selon le sens premier du verbe "croire" en hébreu. Devant les menaces de la coalition syro-éphraïmite, comme il le fera plus tard face au danger de l'invasion assyrienne et aux séductions des alliances protectrices avec l'Égypte, Isaïe ne prêche que le recours à la foi seule : "Cela ne tiendra pas, cela ne sera pas... si vous ne croyez pas, vous ne vous maintiendrez pas" (Chouraqui traduit : "si vous n'adhérez pas, vous n'aurez pas d'adhérence", 7, 9). "Adhérer", prendre appui exclusif sur ce rocher qu'est le Dieu saint, représente la forme concrète et première de l'humilité. Mais les Judéens méprisent l'assurance humble et tranquille - symbolisée par l'unique source de Siloé - que leur offre Yahvé à Jérusalem. En s'appuyant sur le secours de l'Assyrie, ils préparent leur propre ruine. Les eaux de la mort du Fleuve assyrien vont déferler sur eux; elles atteindront Juda "jusqu'au cou", laissant "Emmanuel" annoncé par le prophète, à la fois comme témoin de l'incrédulité du peuple et garant de son salut... (8, 6-10).
Pourtant, devant l'obstination de ses contemporains à refuser la foi, le prophète n'insiste pas; il sait se taire et attendre. Isaïe gardera le silence, depuis la crise syro-éphraïmite jusqu'à l'avènement d'Ézéchias (vers 719), et peut-être encore durant une période précédant immédiatement l'invasion de Sennachérib et le siège de Jérusalem en 701. On peut reconnaître là encore une forme de son humilité : la soumission au réel, même quand ce réel est fait du péché des autres. "J'espère en Yahvé qui cache sa face à la maison de Jacob; je mets mon attente en lui" (8, 17). À l'avènement d'Ézéchias, Isaïe sortira de la réserve pour consacrer ses forces et son talent à soutenir I'œuvre de renaissance religieuse entreprise par le jeune roi, à la faveur d'un relatif apaisement politique. Mais bientôt resurgit la tentation des alliances étrangères ; pour dissuader Ézéchias d'entrer dans la coalition anti-assyrienne des villes philistines (7, 11), Isaïe appuie sa prédication orale par le geste provocant de se promener nu dans les rues de Jérusalem, et cela régulièrement pendant trois ans... (20, 3). Il veut mimer ainsi par avance la honte des Égyptiens instigateurs de la coalition, quand viendra pour eux la déportation; car l'espérance et la fierté que les alliés avaient fondées sur eux se changeront en épouvante, et l'orgueil en humiliation (20, 4).
Dès 705, à la mort de Sargon, un immense espoir de libération s'empare de tout l'empire; les intrigues politiques reprennent de plus belle et Isaïe est impuissant à les empêcher. Il y dénonce une "alliance avec la mort" dont sont responsables les gouvernants qui font "du mensonge leur refuge" et "se cachent dans la fausseté" (28,15). La protection recherchée ailleurs que dans le seul abri véritable de la sainteté de Yahvé sera "comme un lit trop court ou une couverture trop étroite" (28,20), dérisoire et insuffisante. Le prophète attaque aussi les sottes prétentions et la superbe des femmes de Jérusalem qui partagent l'inconscience et l'euphorie des grands du royaume (32, 9ss). Elles feraient mieux d'anticiper la ruine imminente par le dénuement de la pénitence. Qu'il s'agisse des manœuvres diplomatiques ou des préparatifs de défense militaire, même les plus prestigieux, la critique d'Isaïe est également radicale : creuser canal et réservoirs d'eau, redresser, fortifier le rempart à grands frais, mettre l'armée sur pied de guerre... tout cela est un mal ; c'est se confier dans les richesses plutôt que dans l'auteur et le donateur de ces richesses (22, 2-11).
Comme en 734, les Judéens s'obstinent à chercher leur sécurité dans la puissance militaire. Ils se tournent vers les chars, les chevaux et les cavaliers d'Égypte (3 1,1), ils forment "des projets qui ne viennent pas de Dieu" et "des alliances que son esprit n'inspire pas" (30, 1). Ils disent : "Ôtez de devant nous le Saint d'Israël" (30, 11). Isaïe dénonce impitoyablement ces manœuvres comme une trahison: "Revenez à celui qu'ont si profondément trahi les enfants d'Israël" (31, 6). Inlassablement, il répète que leur succès est illusoire. Il en prédit les conséquences : "L'Égyptien est un homme, non un dieu; ses chevaux sont chair, non esprit... le protecteur trébuchera, le protégé tombera, tous ensemble ils périront" (31, 3). "La protection de pharaon tournera à votre honte... tout le monde est déçu par un peuple qui ne peut secourir, qui n'apporte ni aide ni profit, mais déception et confusion" (30, 5). Cette contestation oppose au "réalisme" politique des grands des vues par trop utopiques: impossible de la suivre. Après avoir lutté en vain, finalement le prophète s'écriera: "Dans la conversion et le calme était votre salut, dans la sérénité et la confiance était votre force, mais vous n'avez pas voulu" (30, 15).
Pourtant, lorsqu'en 701 la campagne foudroyante de Sennachérib conduira l'armée assyrienne aux portes de Jérusalem, Ézéchias désespéré et ruiné, ayant épuisé toutes les ressources de son royaume - économiques, militaires et diplomatiques - n'aura vraiment plus d'autre recours que Yahvé et l'intercession de son prophète. Mais pour Isaïe, c'est encore et toujours l'heure de la foi et de la tranquille assurance (cfr 37, 6). L'orgueil d'Assur n'a pas plus de consistance ni d'avenir que celui de Jérusalem... Sennachérib lui-même n'est qu'un instrument entre les mains de Yahvé, comme la hache, la scie, le bâton ou le gourdin... "La hache fanfaronne-t-elle contre celui qui la brandit ?" (10, 5-15). Au tour du roi d'Assur maintenant de subir le châtiment des orgueilleux, d'être jeté à terre, précipité dans l'abîme, après avoir prétendu escalader les cieux (14, 13 ss). Pour exalter la grandeur de Yahvé et ses droits comme maître absolu de l'histoire, la parole d'Isaïe prend des accents vengeurs. Assur sera comme la victime sacrificielle immolée et dévorée par le feu de Yahvé, dans la liesse d'une nuit de fête à Jérusalem, "comme lorsqu'on marche au son de la flûte pour aller à la montagne de Yahvé, le rocher d'Israël" (30,27-33). Ce même rocher d'Israël, en effet, qui s'offre comme un sanctuaire, un abri inviolable pour ceux qui y adhèrent par la foi, est, pour les orgueilleux, une pierre d'achoppement, un piège et un obstacle incontournable (cfr 8, 14-15).
Le siège de Jérusalem par Sennachérib a été, on le sait, mystérieusement interrompu. Devant l'allégresse des assiégés brusquement délivrés contre tout espoir, Isaïe reste critique : il faudrait plutôt pleurer et se lamenter car cette délivrance prélude à la ruine, à cause de l'incapacité des Judéens à reconnaître I'œuvre du Seigneur (22,11 ss). "Vous n'avez pas regardé vers celui qui a fait tout cela, vous n'avez pas vu celui qui est à I'œuvre depuis longtemps... Jamais ce péché ne vous sera pardonné que vous ne soyez morts". Pourtant, la foi d'Isaïe en "l'amour jaloux de Yahvé Sabaot" (et en l'irrévocable élection de Jérusalem) demeure vivante. Il affirme que, par-delà la ruine, "le reste survivant de la maison de Juda produira de nouvelles racines en bas et des fruits en haut, car de Jérusalem sortira un reste" (37, 31-32).
"Marcher humblement" avec son Dieu, c'est ne jamais se départir de la foi en lui ; c'est accepter les risques de cette foi, assumer toutes les contradictions que lui opposent la logique et les espoirs humains. C'est enfin, au-delà du refus et de l'échec, continuer à proclamer inlassablement l'espérance: celle de ce "Jour de Yahvé", annoncé par Isaïe dès les débuts de son activité prophétique, "où l'orgueil humain sera humilié, l'arrogance de l'homme sera abaissée et Yahvé sera exalté lui seul" (2, 17). La grandeur de Dieu ne se situe pas dans le prolongement des réussites humaines. "Emmanuel", Dieu-avec-nous, n'est pas la garantie automatique du salut. Il est le signe de cet appel à la foi qui sauve, et ce signe demeure toujours.
Il faudrait conclure, mais tous ces textes appellent leur conclusion d'eux-mêmes ; ou plutôt, il faut qu'ils restent ouverts. Accueillons-les dans la profondeur d'un certain silence, celui où s'établit, où se réveille notre complicité avec les grandes expériences humaines évoquées par les livres inspirés: l'échec, la mort, l'amour, la liberté, l'espérance... Car c'est le silence qui, selon la belle phrase d'A. Néher, "est dans la Bible le moissonneur des gerbes oubliées".
Soeur Loyse MORARD, Prieure d'Ermeton-sur-Biert.