Homélie sur Mt 5,1-12a à l'occasion de la Toussaint 2003

 Il y a un rapport mystérieux entre le bonheur et la souffrance. Il nous arrive d'expérimenter que l'un peut engendrer l'autre: un grand bonheur peut faire souffrir et une grande souffrance peut ouvrir au bonheur. Il nous arrive aussi de rencontrer des personnes très souffrantes qui rayonnent une très grande joie. Quand cela arrive, nous sentons bien que nous sommes en présence d'un mystère, de quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nous. L'évangile d'aujourd'hui nous révèle que nous sommes alors en présence du mystère de Dieu, autrement dit de sa sainteté. Il nous révèle surtout que ce mystère n'est pas fermé pour nous; au contraire, nous pouvons y communier. Mais comment ?

Faut-il nous élever vers des sommets d'indifférence aux choses d'ici-bas ? Faut-il se plonger dans la méditation ? fuir ses propres limites ? oublier son corps ? faut-il dresser nos efforts comme une échelle jusqu'à Dieu ? nous dépasser sans cesse comme des athlètes à l'entraînement ? Justement pas, car ces efforts, loin de nous rapprocher de Dieu, nous en écarteraient plutôt. Ils construiraient comme un écran entre Dieu et nous. La Bible ne cesse de nous mettre en garde contre les idoles et la pire idole que nous puissions fabriquer, c'est cette image idéale de nous-mêmes que nous risquons toujours d'adorer, cette image qui exclut toutes les imperfections, toutes les misères, toutes les blessures, qui nous veut intacts, parfaits, solides, en bonne santé, aimables, "reconnus"… Nous croyons que le bonheur est à ce prix, un bonheur incompatible avec l'échec ou la faiblesse sous toutes ses formes.

L'évangile nous met aux antipodes de cette vision des choses. Dès les premiers enseignements qu'il donne à ses disciples, Jésus, comme on dit, "annonce la couleur". Il proclame: "Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux". Les béatitudes sont le porche d'entrée dans la bonne nouvelle; parmi elles, la première est un titre qui les résume et les explique toutes. Être pauvre, c'est pouvoir s'ouvrir à une autre richesse, celle de Dieu qui nous est offerte. Et la richesse de Dieu prend de nombreux visages: la douceur, la miséricorde, la pureté, la paix, même le visage des larmes, de la faim et de la persécution. La richesse de Dieu, nous la trouvons dans une autre douceur qui est la force d'une promesse, une autre façon d'aimer qui nous rend pénétrables à l'amour de Dieu, une autre façon de voir le monde qui le rend transparent à Dieu, une autre façon de répandre la paix qui nous fait devenir enfants de Dieu donc frères de tous, une autre façon de pleurer qui est une consolation, une autre façon d'avoir faim qui nous comble, une autre façon de subir l'injustice qui est un comble d'honneur et de vérité. Tout ce que nous vivons, le négatif comme le positif, prend une valeur, un sens nouveaux.

Mais la question reste: D'où vient ce sens, cette valeur différente ? D'où sinon de celui qui est Saint, c'est-à-dire "tout autre", par définition ? Et comment sa sainteté nous rejoint-elle, sinon par Jésus qui non seulement nous l'annonce mais qui nous la donne dans sa propre personne ? Et comment nous la donne-t-il sinon en se faisant pauvre lui-même jusqu'à mourir sur la croix, abandonné de tous et de son Père ? Un rabbin a pu écrire jadis que "la souffrance, est le voile par lequel Dieu recouvre pour nous son amour, car l'homme est trop faible pour pouvoir supporter ou recevoir cet amour qui est absolu." La sainteté de Dieu nous est donnée à travers la pauvreté qui lui laisse la place en nous, car devant l'amour infini de Dieu toute notre richesse, tous nos bonheurs, nos réussites ou nos succès volent en éclat. Seule la pauvreté fait place à l'amour et l'amour seul rend Dieu présent en nous. C'est lui qui opère le mystérieux retournement du malheur en béatitude. La sainteté c'est l'amour, offert et reçu chaque jour. Que la fête de ce jour nous y ouvre, un peu plus!