
La
messe.
La
Dernière Cène de Jésus et l'eucharistie des chrétiens.
Introduction.
Nous sommes ici, pour
réfléchir à la célébration de l’Eucharistie, à la Messe, à ce que nous avons à
y faire, à ce que le Seigneur nous invite à faire. J'ai intitulé cela « la
Dernière Cène de Jésus et I'eucharistie des chrétiens ».
Pourquoi intituler cette
matinée de cette manière là ? Parce que justement, à la Dernière Cène, Jésus
nous dit : « Faites cela en mémoire de moi ! » Ce que nous allons chercher,
c’est ce qui se cache derrière le « Faire cela .»
Pour le dire d'un mot, « cela
», c'est un peu plus que de s'amuser avec un peu de pain et de vin ! Pour bien
comprendre ce que nous faisons quand nous nous rassemblons pour la Messe, pour
célébrer I'Eucharistie, il faut d'abord bien saisir ce que Jésus a fait lui
même. Au fond, Il nous demande de reprendre, de célébrer ce qu'Il a lui même
inauguré ! C'est pour cela que l'on va commencer par chercher à pénétrer ce que
représente la Dernière Cène pour Jésus lui même. Ce sont des choses que vous
n'êtes pas sans connaître, mais qui sont vraiment la substance même de ce que
nous célébrons quand nous faisons l’Eucharistie.
1. La Dernière Cène de Jésus, réaction devant sa mort (Marc 14)
* le
récit
Je vais commencer par le
contexte de la Dernière Cène, qui est vraiment la matrice de notre Eucharistie.
Je prends le récit dans saint
Marc (mais on peut prendre dans n'importe quel Evangile), au chapitre 14 et
cela commence par le complot contre Jésus.
La Pâque et la fête des Pains sans
levain devaient avoir lieu deux jours après. Les grands prêtres et les scribes
cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer. Ils disaient en effet
: «Pas en pleine fête de peur qu'il n'y ait des troubles dans le peuple.» (Mc 14, 1‑2)
Qu'est ce que Jésus fait dans
cette situation ? Il va chez des amis, à Béthanie, dans la maison de Simon le
lépreux. Et là se passe le bel épisode de la femme qui vient oindre ses pieds.
Consolation ? Marque d'amitié en tout cas, devant l'évidence que les beaux
jours sont terminés : on n'est plus aux heures des Béatitudes, où l’on
s'écrasait pour L'écouter. On cherche maintenant à le mettre à mort, et Jésus
se retire à Béthanie. Là Jésus interprète ce que la femme fait pour Lui, en
disant : « En vérité, je vous le déclare, partout où sera proclamé
I'Evangile dans le monde entier, on racontera aussi en souvenir d'elle ce
qu'elle a fait. Elle a parfumé son corps pour l'ensevelissement » (Mc 14, 9.) Ce
beau geste de la femme, Jésus le comprend comme une sorte d'anticipation de son
ensevelissement.
Donc, la perspective de son
arrestation, de la trahison de Judas, de la mort et de l’ensevelissement est
tout à fait présente. Et c’est dans ce contexte que l’on parle de Judas, «
l’un des Douze » ; cette expression n'a pas une
signification arithmétique, mais cela veut dire : «l’un de l’équipe ! » Un du
cercle rapproché, de la fine équipe, choisie particulièrement par Jésus. «Judas
Iscarioth, l'un des Douze, s'en alla chez les grands prêtres pour leur livrer
Jésus.» Ce verbe «livrer», il faut bien
le retenir, car il appartient vraiment au cœur même du récit. Il comporte un
jeu de mots, et même plus qu'un jeu de mots : Judas livre Jésus dans le
sens de trahir, et Jésus va se livrer : «Ceci est mon corps livré pour
vous.» Tout le sens de l'Eucharistie se cache
dans ce passage de «livrer-trahir» à se livrer.
Judas s'arrange avec les grands prêtres pour leur livrer Jésus. «A cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l'argent.» Rien n'a changé ! «Et Judas cherchait comment il le livrerait au bon moment.»
On arrive aux préparatifs du
repas ; c’est le contexte de la Pâque. On va préparer le repas pascal, et donc
Jésus envoie deux de ses disciples à la ville ; vous connaissez le passage.
Le soir venu, il arrive avec les Douze. «Pendant qu'ils étaient à table et qu'ils mangeaient, Jésus dit : ‘En vérité je vous le déclare, l'un de vous va me livrer, un qui mange avec moi.' » L'un des Douze, un qui mange avec moi : cela accentue le contraste, et cette trahison qui est en train de se tramer. «Pris de tristesse, ils se mirent à lui dire l'un après l’autre : `Serait-ce moi ?' Il leur dit :` C'est l’un des Douze, qui plonge la main avec moi dans le plat. Car le Fils de l'Homme s'en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l'Homme par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne soit pas né, cet homme là !' »
« Pendant le repas, il prit du pain, et après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit :` Prenez, ceci est mon corps.' Puis il prit une coupe, et après avoir rendu grâce, il la leur donna et ils en burent tous. Et il leur a dit :`Ceci est mon sang, le sang de l’alliance versé pour la multitude. En vérité je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai nouveau dans le Royaume de Dieu'. Après avoir chanté les psaumes, ils sortirent pour aller au mont des Oliviers.»
* le geste
Quand on lit le récit de la
dernière Cène, on ne trouve donc que cinq petits versets sur ce que nous
appelons l’Eucharistie ! Et donc, avec un peu de distraction, cela peut passer
presque inaperçu! Sinon que c’est un moment vraiment crucial de la vie de
Jésus, de sa vie et de sa mort. La mort est aux portes, elle est prochaine,
tout le contexte le dit clairement.
En quoi consiste effectivement
ce moment que nous appelons la dernière Cène ? Il nous dit la réaction
de Jésus devant sa mort. Il nous dit que sa première réaction est de se retirer
à Béthanie. Eventuellement, sur cette pente là, il aurait pu fuir et dire :
«génération mauvaise et adultère. » Fuir, en arguant que le malentendu était
tel qu'il n'y avait plus moyen de s'entendre. Il aurait pu faire, et c'était
très à la mode à l’époque (cf. les Esséniens), faire comme les gens qui se
retiraient comme à Qumran là haut dans la montagne, où ils avaient creusé dans
le rocher des bassins d'ablution, disant :
« Le monde est foutu, il n'y a
plus rien à faire et donc, le matin, le midi et le soir, faisons des ablutions
pour nous purifier de ce monde perdu ! » Il aurait pu faire cela, Jésus.
Mais le texte que nous venons
de lire ne semble pas aller dans ce sens là. Au contraire, Jésus fait face à
l’événement, il assume la situation. Ce qu'il faut bien comprendre, c’est
comment le retournement de situation se joue dans ce que nous appelons la
dernière Cène. La dernière Cène, elle nous est présentée là comme un repas
religieux juif; il suffit d'aller dans une synagogue ou une famille juive
d'aujourd'hui pour voir comment cela se passe, cela n'a pas beaucoup bougé
depuis lors.
« Tandis qu'ils étaient à table. Jésus prit du pain » : c'est la description de ce qui se passe au début
du repas. « II prononce la bénédiction»
: C’est toujours comme cela dans le repas juif. Non pas bénir le pain en
traçant sur lui une croix, mais bénir Dieu pour le pain, pour le repas. Mais
dans les circonstances du moment, vous vous rendez compte que ce n'est pas facile
pour Jésus de louer Dieu, de rendre grâce à Dieu à un moment où il ressent que
la mort est proche. Mail il est porté par le rituel juif pour parvenir à dire
cela ; cette prière rituelle, il l’a peut-être aussi qualifiée en fonction de
la situation présente. « Il prononça la bénédiction, puis il rompit le
pain » : jusque là, ce sont les gestes tout à
fait courant, que les juifs font toujours.
Première particularité du
récit : Jésus ajoute à ce moment là, sur le pain rompu : «Ceci est mon
corps.» C’est une parole que Jésus ajoute en
faisant la fraction, C’est une parole neuve.
Il faut bien entendre le mot
«corps». Les juifs n'aiment pas de dire « Je », de dire « Moi. » Les juifs
désignent le corps humain par la partie, par les organes qui sont en activité en
ce moment là. Quand la Vierge dit : « Mon âme exalte le Seigneur », elle n'a
pas fait de la philosophie grecque, elle ne connaît pas Platon, et elle ne
distingue pas l’âme d'un côté et le corps de l’autre. Non, c'est mon âme, C’est
à dire elle-même, mais en rapport avec Dieu. Et c’est tout elle. Elle aurait pu
dire : « J'exalte le Seigneur. » Mais les juifs ne parlent pas comme cela.
Ainsi, on trouve dans Isaïe le passage « Heureux les pieds de celui qui
annonce la borne nouvelle » : parce que le
messager court avec ses pieds ! Et on désigne sa qualité en disant « heureux
les pieds »; mais l'expression désigne en réalité toute la personne. Et quand
Jésus dit « mon corps », C’est aussi tout lui-même. C'est à dire : « C'est moi,
me voici, livré pour vous. » Moi ! Donc ce n'est pas quelque chose de lui,
c'est tout lui-même, dans un geste de don total. C'est cela qu'il faut bien
comprendre et qui est au cœur même de l'Eucharistie. Dans la situation où Judas
est en train de le trahir, de le livrer, Jésus retourne l'événement ; il ne
fuit pas, mais fait face ; il assume la situation en retournant la dynamique :
alors qu'on veut le livrer, Jésus se livre.
Et rompant le pain, il dit : «
Ce pain rompu, C’est moi, C’est ma vie, c'est mon corps rompu pour vous.» Il
associe une parole neuve à cette action, qui elle est habituelle, de rompre le
pain. Cette fraction du pain, c'est à la fois le fait d’un geste de partage,
pour qu'il y ait un morceau pour chacun. Mais la fraction est aussi la
caractéristique de ce que Jésus fait à ce moment là, vu son association avec
une parole non prévue dans le rituel en rompant le pain et en disant, sur ce
pain rompu : « C'est mon corps » Jésus
mime ce qui va lui arriver le lendemain sur la Croix, où sa vie sera
rompue. Seules changent les modalités de
l’acte. Ici, un acte prophétique, annonciateur de sa mort en croix ; un acte
rituel, et donc répétable (qui lui permettre de nous dire : « Faites
ceci... »). Le lendemain, sur la Croix, ce sera
sa mort réelle, en acte irrépétable, « une fois pour toutes » comme le répète l’épître aux Hébreux.
Les meilleurs commentaires
sont ceux que l’on trouve en saint Jean: « Il n'y a pas de plus
grand amour que de donner, que de se dessaisir de sa vie pour ceux qu 'on aime.
» « Ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne. » Ce sont au fond des commentaires de l'action de Jésus à la dernière
Cène. Ou encore chez Paul : « Ayez entre vous les mêmes sentiments qui
furent dans le Christ Jésus ; lui qui, de condition divine, ne retint pas
jalousement le rang qui l'égalait à Dieu ; mais il s 'est anéanti, prenant la
condition de serviteur... » (Phil 2) Bref,
alors que Judas est en train de livrer Jésus, Jésus se livre et puise dans sa
relation à Dieu suffisamment d'énergie pour retourner la situation et faire en
sorte que, de cette mise à mort, surgisse la vie.
« De même, après le repas,
(parce que toute cette action se déroule au cours d'un repas) il prit la
coupe, et après avoir rendu grâce, (encore une
fois, et c’est symétrique par rapport à ce qui se passe sur le pain,) il
la leur donna. » Nouvelle caractéristique,
manifestée dans le texte de saint Marc par une petite rupture littéraire :
alors que jusqu'ici le texte décrit les gestes de Jésus, tout d'un coup on
trouve un pluriel : « et ils en burent tous. » Le fait de passer la coupe à tous, c'est également une nouveauté par
rapport au repas religieux juif.
Il y a donc deux nouveautés
dans la dernière Cène : les paroles que Jésus ajoute, et le fait que la coupe
passe chez tous, comme pour s'associer, comme pour communier à ce qui advient à
Jésus.
Et il ajoute en faisant ce
geste : « Ceci c'est mon sang. » Et le
sang c'est comme le corps, c'est comme l’âme, c'est comme les pieds, c'est
comme « Dieu qui sonde les reins et les cœurs », le sens c'est la personne toute entière. Le sang, pour les Hébreux,
c'est le principe vital. Quand Jésus dit:«Ceci c'est mon sang », il se désigne donc en tant que vivant, qui donne sa
vie. On veut sa mort, et il donne ce qu'il a de plus vivant, ce qui le fait
vivre.
« Ceci est mon sang, et le sang de 1 Alliance. » L'Alliance entre Dieu et l’humanité, entre Dieu et
son peuple se réalise, se cristallise. Jérémie l’avait annoncée (ch. 31) : une
nouvelle alliance ! Elle se signe là, dans cette action et dans les paroles de
Jésus.
« Ce sang de l’Alliance qui sera versé pour vous et pour la
multitude. » La multitude, en hébreu, désigne
toute l'humanité. Une fois de plus, Jésus pose une action en donnant le sens de
ce qu'il fait à ce moment là. Les disciples peuvent s'associer à lui, mais ce
n'est pas pour les disciples seuls, mais c'est pour la multitude que l'acte est
posé, c'est à dire pour tous ceux qui se laisseront atteindre par cette action.
Suit un dernier verset, que
nous ne reprenons pas dans nos Eucharisties, mais qui est très important aussi
: « En vérité, je vous le déclare, jamais plus je ne boirai du fruit de
la vigne jusqu'au jour (effectivement, il sait
bien que la mort c’est pour bientôt, ce sera pour le lendemain) où je le
boirai nouveau dans le Royaume de Dieu. » Jésus
manifeste donc son espérance qu'effectivement ce repas ne sera pas la fin de
tout. C'est probablement dans ce que dit ce dernier verset que l’on trouve la
source de l’énergie grâce à laquelle Jésus a pu faire tout cela : retourner,
subvertir cette malice symbolisée en Judas, pour retourner la situation et
trouver suffisamment d'amour pour donner sa vie, et faire la preuve suprême de
la vérité de tout ce qu'il avait dit jusque là. Effectivement, il n'y a pas de
trahison pire que celle de livrer un ami. Et bien, l’amour de Dieu est capable
de retourner cela même et d'en faire un acte positif. A l’Eucharistie, on peut
être repris aux plus tréfonds de notre malheur, de notre misère, de nos pires
trahisons, car c’est de cela même que naît le geste de Jésus, et c'est ce qu'il
nous demande de « faire, en mémorial de Lui. »
* le lien avec toute sa
vie
Tout ce que Jésus a dit, au
long de sa vie, tout ce qu'il a fait jusque là est comme cristallisé là dans
ces actions qui se passent rapidement, qui ne prennent que cinq versets dans
l’Evangile, mais qui sont vraiment centrales pour le sens de sa passion : «
Faites cela en mémoire de moi. » Nous
comprenons mieux maintenant ce que ces paroles veulent dire ; il ne s'agit pas
seulement de prendre un peu de pain et de le rompre, de prendre un peu de vin
et de le faire passer ! Il s'agit d'entrer dans le même mouvement, dans les
mêmes intentions, dans les mêmes sentiments que ceux de Jésus à la dernière
Cène ; d'apprendre à dire avec lui « voici mon corps, ma vie livrée pour
vous. Faites cela en mémoire de moi ». Il
s'agit donc de communier à ce que Jésus a fait lui-même; j'utiliserai encore
plusieurs fois ce verbe, car, effectivement, il caractérise ce que nous sommes
conviés à faire lors de l’Eucharistie, c’est à dire : entrer dans le mouvement
de la vie de Jésus, qui rend grâce à son Père et qui livre sa vie de manière à
ce que justement notre existence soit aussi fructueuse, soit aussi féconde que
la sienne.
J'ai ainsi repris le récit de
la Cène, et le sens du geste que Jésus y pose, qui est de retourner la
situation, de lui donner sens.
Il ne faut pas être grand
clerc pour comprendre que Jésus ne fait pas cela du bout de ses doigts ; mais
c’est une action qui fait corps avec toute son existence. Il est à la veille de
sa mort, c’est toute sa vie qu'il interprète à ce moment‑là et qui donne
le sens qu'il avait déjà dit et annoncé, mais qui, ici à ce moment crucial, est
vraiment cristallisé dans ce geste du pain rompu et de la coupe partagée.
2. La Résurrection de Jésus, condition de possibilité de la foi, de l'Eglise, de l'Eucharistie.
Et cependant, s'il n'y avait
que cela. il n'y aurait pas d'Eucharistie ! Si l’histoire s'était arrêtée ici,
on pourrait verser une larme sur le pauvre Jésus, à qui tout cela était arrivé.
On serait alors des « Jésus-People », des gens qui trouvent que Jésus a été un
type formidable, qu'il a bien fait... mais que c’est du passé. Comme il y a des
gens qui vont en pèlerinage à Waterloo, parce que Napoléon, c’est un grand
homme et que même s'il a perdu à Waterloo, tout le monde a oublié cela. C'est
Napoléon ! Si on en reste à la Cène, on peut être très admiratif, mais ce n'est
pas encore l’Eucharistie.
Pour qu'il y ait Eucharistie,
il faut un élément tout à fait nouveau, qui n’est pas lié à ce moment‑là.
Ce n'est pas le Jeudi Saint et la derrière Cène, ce n'est pas le Vendredi Saint
et la Croix, ni le Samedi Saint et l’attente. Ce qu'il faut pour qu'il puisse y
avoir une Eucharistie, c'est la Résurrection !
Si Jésus n'est pas ressuscité,
tout ceci, c'est peut-être bien, c'est peut-être grand, c'est peut-être
admirable, mais ce n'est que du passé. Ce qui rend possible le fait que nous
nous rassemblions aujourd'hui pour une Eucharistie, (principalement le
dimanche,) ce n'est pas seulement le souvenir de la dernière Cène, la larme à
l’œil, à la manière un peu romantique; c'est principalement la Résurrection de
Jésus, qui est la réponse de Dieu à tout cela. «Un pauvre a crié, Dieu
écoute et le sauve ! » La Résurrection, c'est
l’acte de Dieu qui ressuscite son Fils et qui lui dit: «Tu es mon Fils,
moi, aujourd'hui, je t’ai engendré.» La
Résurrection de Jésus, c'est la réponse de Dieu qui, à cette action de Jésus,
le reconnaît véritablement pour son Fils. « Si le Christ n’est pas
ressuscité, dit saint Paul, notre foi est vaine.» II
n'y a pas de foi, il n'y a que le souvenir d'un moment historique. C'est la
Résurrection de Jésus qui fait que nous pouvons Lui donner notre foi. C'est la
Résurrection de Jésus qui peut faire en sorte que, dans l’aujourd'hui, nous
sommes conviés à célébrer l’Eucharistie.
L'Eucharistie n'est pas une
sorte de machine à remonter le temps et à nous mettre imaginativement au moment
de la Derrière Cène. La Derrière Cène, c'est fini. Ce qui n'est pas fini, c'est
l’histoire du monde, pour la multitude, c'est nous: « Faites cela » aujourd'hui dans votre existence. Avec toute la
puissance et toute l’énergie spirituelle qui est dans ce geste, pour que vous
viviez.
Luc 24,17‑35 : les pèlerins d'Emmaüs
On peut voir cela mis en œuvre
dans un autre beau passage que vous connaissez bien, que I'on appelle « les disciples d'Emmaüs ».
C'est le soir de Pâques, le
soir de la Résurrection, et ce n'est absolument pas indifférent. Il y a là deux
pauvres types qui quittent Jérusalem, c'est‑à‑dire le lieu où tout
s'est passé, le lieu de l’espérance ! Et ils quittent Jérusalem désespérés, car
tout est foutu. « Nous, on avait espéré »,
mais une fois de plus, tous les espoirs se sont évanouis.
Et voilà, qu'un troisième
personnage se joint à eux, qu'ils ne reconnaissent pas. Et il dit: « Mais
enfin, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi avez-vous I'air si triste ? »
Compagnonnage, rencontre, parole, un peu de chaleur, un peu d'amitié et
d'intérêt pour leur visage triste ! Et puis, eux se mettent à raconter tous les
événements. C'est très curieux, dans le texte ! On s'attendrait à ce qu'ils
soient tristes parce qu'ils ne savent pas. Mais non ! Ils savent ! Et ils
disent : « Comment, tu es le seul à Jérusalem à ne pas savoir ce
qui s'est passé ? » Et eux font le récit, mais
terminant en disant: « Mais cela fait trois jours que cela s'est passé, ...et tout est foutu ! »
Et sur cette désespérance,
Jésus leur annonce la Parole. Il leur annonce dans les Ecritures, en partant de
Moïse et des psaumes, ce qui le concernait. Grâce à l’éclairage de la parole de
Dieu, il donne sens à ce qui s'est passé, au point que, (ils le diront après) :
« Notre cœur n’était‑il pas tout brûlant lorsqu'il nous parlait en
chemin et qu'il nous expliquait les Ecritures ? »
Ils sont si réchauffés intérieurement qu'ils l'invitent à manger: «
Reste avec nous, car déjà il se fait tard. » Et
une fois à table, « il prit le pain, il prononça la bénédiction, il le
rompit et le leur donna ». Toute personne qui a
déjà été une fois à la Messe a entendu que c'est bien de cela qu'il s'agit !
Ils le reconnurent à la
fraction du pain, et vous avez le même retournement de situation. Alors qu'ils
quittent Jérusalem, lieu où tout s'est passé, lieu où toute l’espérance du
monde est accrochée, leurs yeux s'ouvrent, ils le reconnaissent à la fraction
du pain ; ils se lèvent alors et retournent à Jérusalem. Ils se lèvent dit le
texte, et « se lever » c'est le même verbe que celui de la résurrection «
il surgit du tombeau ». A Jérusalem, ils
annoncent à leurs frères qu'ils l'ont vu et qu'ils l’ont reconnu à la fraction
du pain.
Et donc là, vous avez la
trame, non plus de la Dernière Cène, mais de toute I'Eucharistie !
Quelqu'un qui vient nous
rejoindre sur nos chemins, que nous allions vers Jérusalem ou que nous la
quittions. Où que nous en soyons dans notre existence, le Christ fait route
avec nous: C’est le Ressuscité ! Le Présent ! (aux deux sens du mot : non
absent et cadeau). C'est grâce à sa Résurrection qu'il est présent dans nos
existences, dans ses moments d'exaltation, comme dans ses moments de peine, de
tristesse, de malheur. Il nous adresse sa parole, il nous rejoint au cœur de
cette tristesse pour nous annoncer sa parole. Comme par hasard, l’Eucharistie
commence par là, que je sache! Ecouter la parole de Dieu sur notre vie, pour
réchauffer notre cœur et le reconnaître à la fraction du pain. Nous lever et
aller annoncer à nos frères. Il y a dans ce récit d'Emmaüs un va et vient, de
la tristesse et de la désespérance jusqu'à la reconnaissance, grâce à I'écoute
de la Parole et à la fraction du pain, puis une `résurrection' et un retour au
lieu central de Jérusalem.
Dans ces deux premiers points de I'exposé, je n'ai fait qu'expliciter ce que l'on dit ou ce que l'on chante à chaque Eucharistie : « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus ! » Il n'y a pas d'Eucharistie sans ce drame de la mort de Jésus. Mais aussi « nous célébrons ta résurrection ! » Et le second point est, si j'ose dire, plus fort que le premier ! Et ce n'est pas seulement une insistance qui ne tiendrait qu'à moi. Car effectivement, quel jour les chrétiens, dans leur toute grande majorité, célèbrent‑ils l’Eucharistie ? Pas le jeudi ! (La Fête‑Dieu, au 13e" siècle, a été fixée le jeudi.) Pas le vendredi non plus, pour la Croix ! Mais le dimanche, jour de la résurrection ! Et pendant les trois premiers siècles, ce n'est pas parce que l'on a congé qu'on se réunit le dimanche, mais parce que c’est le jour de la résurrection. C'est un jour de travail, on se rassemble soit avant le travail, soit après. (Dans le monde juif, c'est la veille, le Sabbat, qui est jour de congé. Dans le monde romain, cela marche encore autrement. C'est finalement l’empereur Constantin, qui, pour faciliter le rassemblement des chrétiens, fera du dimanche un jour de congé, dans la première moitié du 4e siècle. Et donc ce n'est pas parce que c’était congé qu'on a mis la messe là, mais c’est parce que la messe était ce jour là que l'on en a fait un jour de congé ! Cela dit bien la force chrétienne de la chose ! Le dimanche, c’est le jour de la résurrection, que l'on manifeste en se rassemblant, et si possible en célébrant l’Eucharistie. « Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta Résurrection ! »
3. « Faites ceci en mémorial de moi »
C'est à partir de là que l'on
peut mieux comprendre l’idée centrale de la messe, et surtout ce que Jésus nous
demande en disant : « Faites cela en mémoire de moi ! »
1. L'Eucharistie, actualisation de l’œuvre du Christ.
Et je n'ai pas dit en mémoire,
mais en «mémorial». C'est un mot un peu plus savant, mais qui attire
l’attention effectivement sur le fait fondamental que ce n'est pas une mémoire
au sens d'un souvenir, au sens d'une réalité du passé dont il faudrait faire
mémoire. Mais le mémorial est à prendre au sens juif; une fois de plus, il faut
un peu de culture biblique pour bien le comprendre. Quand les juifs parlent de
mémorial, quand Jésus dit : « Faites ceci cela comme mon mémorial ! », il ne fait pas allusion au souvenir d'un passé,
mais à l’actualisation d'un présent !
C'est du même ordre que quand
vous fêtez votre anniversaire de mariage. Si vous fêtez vos 25 ans de mariage,
c’est bien sûr parce que vous vous êtes mariés 25 ans plus tôt, mais c’est
aujourd'hui que vous le fêtez, et grâce à ce qui s'est passé il y a 25 ans.
L'anniversaire, il est dans I'aujourd'hui ! Avec un regard vers le passé,
évidemment, car nous sommes des êtres vivant dans le temps et dans l’histoire.
Le mémorial, vise d'abord l’aujourd'hui ! Ce qui n’est possible que dans la foi
en la résurrection du Christ.
Reprendre, nous, dans notre
aujourd'hui, toute l’énergie que le Christ a développée en la puisant lui même
dans sa relation à Dieu, pour transformer notre existence et en faire un
ferment de résurrection. Il y a une oraison qui comme par hasard est celle du
Jeudi Saint, qui dit cela admirablement:
« Chaque fois que ce
sacrifice est célébré en mémorial, c'est l’œuvre de notre rédemption qui
s'accomplit. »
C'est toute l’œuvre du salut,
toute l’œuvre de Dieu qui se réalise à chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie
! Cela peut être ici, avec trompettes thébaines et grands machins, comme cela
peut être à trois, au coin d'un bois, ou sur la table, chez vous ! Chaque fois
que nous célébrons l'Eucharistie, toute l’œuvre de Dieu se réalise ! Il faut
quand même bien, de temps en temps, en reprendre conscience. C'est Dieu qui
nous y invite, et c'est toute son œuvre de création, de reprise, de
résurrection et de marche du peuple vers Lui qui est célébrée, qui est reprise,
qui est actualisée lorsque nous célébrons I'Eucharistie. « Nous
proclamons ta mort, Seigneur Jésus, nous célébrons ta résurrection, nous
attendons ta venue dans la gloire », c'est‑à‑dire
que nous nous mettons en route, et c'est aussi pour cela que l'on répète
l'Eucharistie. Une fois pour toute, cela suffirait, en théorie ! Cela a suffi
pour Jésus !
2. Sens du mémorial.
Mais il y a la dynamique, le
mouvement, « nous attendons ta venue dans la gloire ». Notre vie, elle va vers toi. Et nous le redisons à
chaque fois, nous inscrivons notre vie à chaque fois dans ce mouvement, dans
cette route. Le sens du mémorial, c'est donc d'abord de dire: «
Aujourd'hui ! »
Ecoutez les prières de
l’Eucharistie ; très souvent elles, répètent : aujourd'hui. Dans la nuit
pascale, dans la grande annonce qu'est I'Exultet, vous avez : « En cette nuit, aujourd'hui, ... » Cela marque très profondément tout ce qui est
liturgique, et tout particulièrement l’Eucharistie.
L'Eucharistie, elle n’est pas
faite d'abord pour Jésus, elle est faite pour nous ! Pour que nous communions à
ce qu'il a fait, dans nos conditions actuelles, avec nos besoins, nos misères,
nos raisons de rendre grâce. C’est dans l'aujourd'hui que le Christ nous
rejoint pour faire en sorte que nous nous initiions à ce qu'il a fait lui‑même
le premier.
3. Grâce à l’Esprit Saint.
Et cela se fait grâce à
l'Esprit de Dieu. Depuis que nous avons six ou sept ans, nous avons appris que
« le Christ est présent dans l’Eucharistie. » Mais on nous a rarement, je
crois, parlé de la présence du Saint Esprit dans I'Eucharistie. C'est une sorte
de petit oubli de l’Occident... Le Saint Esprit, on a l’impression que ce n’est
pas tellement nécessaire, que s'il n'y avait que le Père et le Fils, cela irait
tout aussi bien ! C'est dommage !
Car, effectivement, entendre,
mieux considérer, mieux prendre en compte le rôle de l’Esprit dans toute la vie
chrétienne, dans les sacrements, dans l’Eucharistie, accentue cet aspect de
Résurrection et d'actualisation. L'énergie de I'Esprit fait en sorte que ce
mystère de Dieu s'accomplit pour nous aujourd'hui. L’œuvre de l’Esprit vient
assouplir nos cœurs, faire fondre nos résistances, pour que nous puissions
effectivement « communier », au sens plénier décrit plus haut.
Dans la prière eucharistique
même, au centre de la messe, il y a deux fois une demande à Dieu pour qu'Il
nous donne son Esprit. La première fois pour sanctifier (sanctifier, c'est
rendre proche de Dieu, rendre semblable à Dieu), puisque c'est l'Esprit Saint
qui sanctifie les dons pour qu'ils deviennent corps et sang du Christ. Mais il
y a une seconde invocation, sur l’assemblée, pour que nous, qui allons
participer au corps et sang du Christ, nous devenions le Corps du Christ, pour
que nous devenions justement les membres du corps, pour que nous entrions
profondément dans ce que Jésus nous a dit de faire. C’est très intéressant de
voir le parallélisme et la symétrie entre ces deux invocations à
l’Esprit ; il montre que la sanctification des dons se réalise en vue de
la sanctification de l'assemblée. Et les deux donnent bien aussi le mouvement
de la messe. Car toute la messe n’est pas accomplie à la consécration;
l’Eucharistie culmine à la communion. La consécration s'accomplit en vue de
notre participation à cette action du Christ, qui culmine effectivement dans la
communion.
4. Buts de la célébration.
On demande souvent : « Qu’est‑ce
qu'on fait à la Messe ? Pourquoi la célèbre‑t‑on ? » La réponse est
admirablement donnée aussi durant la messe : « Pour la gloire de Dieu
et le salut du monde. »
Pour la gloire de Dieu: «
la gloire de Dieu, c'est l’homme vivant » ,
comme disait saint Irénée de Lyon. La gloire de Dieu, ce n’est pas sa gloriole.
La gloire Dieu, c’est que son œuvre réussisse, que la création, que l’humanité
sortie de son cœur puisse vivre. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde,
c'est‑à‑dire en vue de ce retournement : que cette humanité qui
peut aller à vau l’eau, et tout ce que l’on a personnellement sur le cœur, ou
que l’on lit dans les journaux et que l’on regarde sur nos écrans, que tout
cela soit retourné, repris, transformé, et que l’énergie divine atteigne aussi
ces réalités là.
Pourquoi célèbre‑t‑on
l’Eucharistie ?
C'est pour faire réussir l'humanité, pour faire réussir notre vie. Pour faire en sorte que nous n’en restions pas piteusement à ce que nous sommes et à notre existence, mais que celle-ci grandisse. Pour brancher nos existences sur une énergie plus forte, sur l’énergie spirituelle, sur le Christ qui vient nous rejoindre sur nos chemins, entendre notre tristesse, la transformer par sa parole, rendre nos cœurs brûlants au point que nous nous levions et que nous retournions à Jérusalem. L'Eucharistie, c'est un transformateur ; elle prend l'humanité telle qu'elle est, et la transforme au corps du Christ, par cette communion, cette assimilation de la Parole, et du Corps et du Sang du Christ. Dans ce sens là, l’Eucharistie est dangereuse, comme la dernière Cène était dangereuse, quand la mort était là, avec Judas et ses armes ! Quand nous allons à l’Eucharistie, nous ne savons jamais très bien où elle va nous entraîner, parce que, en y mettant le petit doigt, nous pourrions y passer tout entier ! Et c'est tout notre être qui est finalement invité à communier à cette action de Jésus. « Pour la gloire de Dieu et le salut du monde ! »
Recevoir le corps du Christ pour devenir le Corps du Christ
Mais aussi, parce que nous
pourrions encore prendre l’Eucharistie de manière un petit peu individuelle,
pour constituer le corps du Christ. Saint Augustin, qui a peut-être le mieux développé
cela, explique aux jeunes chrétiens que lorsqu'ils s'approchent pour communier,
et qu'ils entendent l’évêque ou le prêtre leur dire: « Le Corps du
Christ » , ils disent oui à ce qu'ils sont et à
ce qu'ils croient. Saint Augustin explique que l’Amen que nous disons, c'est un
oui. D'une part, c'est un acte de foi en ce que nous recevons, c'est‑à‑dire
le corps du Christ, mais aussi, « vous dites oui à ce que vous êtes et à ce que
vous êtes en train de devenir » ! « Vous êtes le corps du Christ et ses
membres », comme dit saint Paul.
En communiant nous entrons
plus fortement dans la communauté chrétienne. La communauté chrétienne se
réalise là au sens le plus fort du terme, c'est‑à‑dire que nous ne
pouvons pas être plus fortement unis au Christ qu'en communiant à Lui, et le
Christ nous unit les uns aux autres ! C'est une communion et au Christ, et aux
autres.
Juste avant, et comme par
hasard, on vient de se donner la paix !
Le geste de paix dit
magnifiquement que l’on ne sera jamais plus près de Dieu que des autres ! Le
geste de paix, situé à ce moment là dans le déroulement de la messe, ne se
réduit pas à un bonjour. Si c'était un bonjour, on le ferait au début de la
messe ! Mais, c'est un geste de communion. Pour entrer dans cette communion au
Christ, on commence par dire le Notre Père. «Que ton règne vienne !»
Mais on réalise aussi à ce
moment là la fraction du pain, pour bien savoir ce que l’on fait, à qui l’on va
communier ! Puis on est convié à recevoir la paix du Christ et à se la donner !
Ce geste aussi constitue la communion, et ce corps du Christ que nous formons.
Il n'y a pas de constituant plus fort de l’Eglise que la communion.
C'est le Corps Eucharistique
du Christ qui crée son Corps ecclésial. L'Eglise, c'est aussi une institution,
« la rue de la Linière », et tout le reste que nous connaissons trop bien, car
il faut bien que cela se concrétise. Mais au plus profond, c'est cette
association, cette communion au Christ dans son passage où il a livré sa vie
par amour pour nous, qui fait surgir l’Eglise. L'Eglise est comme un événement,
ce qui se passe lorsque des gens donnent leur vie à la suite du Christ, en
«communiant ».
5. Le rassemblement dominical.
Et c'est pour cela qu'il faut
insister sur le rassemblement dominical ! C'est le jour de la Résurrection, qui
est une marque caractéristique de l’Eglise et des chrétiens : que vous soyez
méthodistes, luthériens, anglicans, protestants de toute confession, le
dimanche, c'est un « bien commun » des chrétiens.
Nous avons été mal préparés à
entendre cet appel, parce qu'on nous a parlé du « précepte dominical », d'une
obligation. Une obligation, ce n'est jamais grandiose, même s'il faut
reconnaître que cela marchait. Alors, pour sortir de l'obligation, comprise
comme individuelle, on est malheureusement resté sur le plan individuel en
disant : « Allez à la messe si vous avez envie ! » Mais il ne s'agit à
vrai dire ni d'une obligation ni d'une envie, mais d'une invitation qui
nous est faite à venir pour célébrer la résurrection du Christ, ce qu'il y a de
plus merveilleux au monde. Il faut d'abord comprendre que nous sommes invités !
La seule vraie raison d'aller
à la messe, c'est que l'on y est invité ! Et quand les jeunes disent : «On aime
bien y aller parce que l'on y retrouve les copains», ce n’est peut-être pas une
raison suffisante, mais cela fait réellement partie de la messe. On se
retrouve ! On ne va pas à la messe le dimanche parce que l’on s'est levé du bon
pied ! Parce que, dans ce cas, si on s'est levé du mauvais pied, on n'y va pas
! Ce n’est pas de cet ordre ! On est invité par le Seigneur.
Il y a des régions de
l’Eglise, qui ne sont pas très éloignées de nous géographiquement, et où il n'y
a pas moyen d'avoir l’Eucharistie le dimanche parce qu'il n'y a pas de prêtre.
Mais I'absence de prêtre n’est pas une raison pour ne pas se rassembler !
Le dimanche a une importance
fondamentale dans la vie chrétienne, par ce qu'il signifie, il manifeste,
il concrétise, il donne corps à la résurrection du Christ ! La meilleure
manière de marquer ce jour est d'entrer dans l'Eucharistie, bien sûr ; mais
s'il n'y a pas possibilité d'Eucharistie, il faut cependant manifester « d'une
certaine manière » que c'est le jour de la Résurrection, se rassembler et prier
ensemble. Si j'insiste ici avec un peu de véhémence, c'est parce
qu'effectivement il faut absolument présenter le dimanche autrement ! Il faut
saisir plus vivement que c'est à partir du dimanche que l’Eglise se fait !
Sociologiquement, parce que l’on se réunit, on se retrouve, on se voit, on crée
des liens ; mais aussi théologiquement, théologalement, parce que c'est en
communiant au corps du Christ que nous le devenons. La communauté chrétienne se
fait fondamentalement à ce moment là ! Et toutes les manières de concrétiser la
vie de I'Eglise, et I'Evangile et la Charité, est conséquence de cela. Et ce
qui est au cœur, c'est bien cette communion qui nous fait, nous constitue comme
corps du Christ.
4. Questions.
Je vais terminer en situant quelques questions qui ont été évoquées dans le sous‑titre.
1. Qui célèbre ?
Primo, qu’est‑ce qui
nous est dit ? « Faites cela en mémoire de moi. »
Secundo, prenez n'importe quel
missel, et examinez toutes les prières : elles sont toujours en «nous», à la
première personne du pluriel. « Nous te louons, nous te bénissons, nous
te rendons grâce», «Prions le Seigneur ». Ceci
non pas parce que le prêtre n'ose pas dire « Je », mais parce que c’est la
prière du corps ! Ce n'est pas un « nous » majestatif, mais c’est un « nous »
ecclésial.
En rigueur de terme, tous
les participants sont célébrants. Dans le missel romain officiel, le missel
d'autel, la deuxième édition typique, en 1975, comporte quelques corrections,
notamment celle-ci : chaque fois que le missel portait la mention « le
célébrant » , on a ajouté le « prêtre célébrant », ce qui n'est pas une
cléricalisation; cela veut dire que le terme « célébrant » ne caractérise pas
le prêtre. Selon le missel, les célébrants sont tous ceux qui viennent célébrer
! Parce que l’action est le fait du corps.
Et si donc on pose la question
: Qui célèbre ? La réponse s'impose : c'est nous, c'est l’Eglise... même si les
manières de faire disent parfois le contraire, car entre la liturgie, au sens
où j'en parle ici, et les usages locaux et les habitudes, il y a parfois de la
marge.
Et il suffit d'ailleurs de
regarder la manière dont nos églises sont agencées pour comprendre que le «
nous » n'est pas toujours bien respecté, et que les briques y font parfois
obstacles ! Et en vous disant de manière un peu forte : « Qui célèbre ? C'est
nous, c’est I'Eglise, » je détruis quelques briques. Ou, en d'autres termes, on
n'a pas toujours eu la même conscience des rapports entre les clercs et les
laïcs. Il faut comprendre la réforme liturgique à la lumière de la constitution
conciliaire sur l’Eglise, Lumen gentium; autrement dit, la réforme liturgique
s'appuie sur une réforme ecclésiologique. C'est d'abord l’Eglise qui compte, à
l’intérieur de laquelle on distingue des ministères ! Bref qui célèbre? Ce sont
les « fidèles ‑ célébrants. »
Pour l’écoute de la Parole, ou
lors de la communion, on est tous pareils ! Comment livrer notre vie à la suite
de ce que Jésus fait ? A cet égard, il n'y a pas de privilèges parce que vous
êtes évêque ! Cela dépend de votre cœur, de votre foi, de tout votre être ;
c’est cela célébrer !
Mais effectivement, il y a un
ministère ; et sa signification la plus forte, c’est bien de montrer que tout
cela ne vient pas de nous. Et dans ce sens‑là, le prêtre est
manifestation, signification sacramentelle du rôle du Christ.
Regardez par exemple comment
il commence la célébration. Par le souhait: «Le Seigneur soit avec vous
!» Et dans cette simple phrase, les partenaires
principaux sont cités : le Seigneur, et vous! La phrase doit bien être
prononcée par quelqu'un, mais elle ne dit pas : « Moi, qui suis évêque ou
prêtre, je suis chargé de vous dire, puisque j'ai été ordonné pour cela, `le
Seigneur soit avec vous' ! » Mais c’est sous-entendu ; comme très souvent dans
la liturgie, cela marche sans le dire. Le prêtre prononce ce souhait parce
qu'il est serviteur de ce projet. Son rôle c’est de faire en sorte
qu'effectivement, la Parole soit proclamée et entendue. Que le rassemblement se
fasse, ce qui n'est pas spontané ! Et que nous entrions le plus fidèlement
possible à la suite de ce que Jésus nous demande de célébrer.
2. Que célébrons‑nous
Je crois que je l'ai suffisamment dit : nous avons à célébrer ce que Jésus nous a demandé de faire «Faites cela en mémoire de moi». Nous célébrons fondamentalement le mystère du Christ, tel que nous l’avons décrit ci dessus, pour faire en sorte que nos vies soient dynamisées, pour
qu’elles soient largement ouvertes, pour qu'elles s'ouvrent au maximum à ce mouvement dans lequel nous entrons.
II y a bien sûr des Eucharisties plus ou moins liées à tel ou tel événement. Si vous célébrez votre mariage, vous pouvez le faire avec ou sans messe. Si vous célébrez le mariage au cours d'une messe, elle est marquée et qualifiée par le fait que c’est le jour de votre mariage. Et dans des circonstances pareilles, la messe prend des couleurs, une qualité, et elle est marquée par le mariage, et le fait que c’est votre mariage.
Et en même temps, ce n'est pas « votre » petite messe ! Ce n'est jamais « ma » petite messe ! Le possessif ne convient pas quand il s'agit de la messe ! Parce que c’est la messe de notre Seigneur Jésus-Christ ! Mais elle est destinée à faire en sorte que vous, et en ce jour-là de votre mariage, votre alliance fasse partie et soit une pierre de l’alliance nouvelle et éternelle que I'on célèbre dans cette Eucharistie. Et donc, que ce soit le jour de votre mariage, que ce soit lors de funérailles ou de tout autre circonstance, votre vie est comme happée par le mystère du Christ qui vous rejoint, pour que ces circonstances prennent une profondeur infiniment plus grande que la leur propre. Et que nous devenions, comme dit la prière eucharistique n° 3 : « une vivante offrande à la louange de to gloire» .
3. La messe, un
sacrifice ?
Jusqu'ici, je n'ai pas utilisé
le terme « sacrifice ». A dessein.
C'est un terme classique pour
parler de la messe, mais un terme dans lequel on fourre tellement de choses que
je préfère m'en passer pour éviter les ambiguïtés. Et je pense avoir dit,
redit, et encore dit ce qui se cache derrière ce mot : c'est‑à‑dire,
1° ce que la dernière Cène a
été pour Jésus, (et cela n'a pas été une petite partie de plaisir) la livraison
de tout son être
2° pour nous, ce qui nous est
demandé, c’est de faire pareil, c'est‑à‑dire, comme traduit très
bien la Traduction Oecuménique de la Bible : « Nous dessaisir de notre
vie, avec et à la suite du Christ ».
La messe est un sacrifice non
pas au sens où nous aurions l’initiative, et où nous offririons des choses à
Dieu pour nous le rendre un peu plus favorable ( comme si une telle attitude
était nécessaire quand il s'agit du Dieu de Jésus Christ, et comme si nous en
avions d'ailleurs la possibilité !), et pour en recevoir des faveurs en retour.
C'est pour cela que je n'ai pas parlé de ‘sacrifice', parce que ce terme
peut évoquer tellement de choses. La conception anthropologique habituelle du
sacrifice met l'initiative en nous, pour se rendre Dieu favorable. Cela, c’est
contraire au christianisme ! Le christianisme, c’est Dieu qui vient, c’est
Noël, c’est l’inattendu, c’est Lui qui prend l’initiative; et le sacrifice du
Christ, c'est sa donation intérieure et profonde dans laquelle il nous
entraîne. Dans ce sens là, on peut dire que la messe est un sacrifice, mais il
faut bien s'entendre sur ce terme, et surtout ne pas le confondre avec les
sacrifices de nature quelque peu masochiste que nous nous imposons et qui nous
font tellement de bien ...
4. La « présence réelle »
Jusqu'ici, je n'ai prononcé
qu'une ou deux fois le terme « présence ». Et je l’ai fait exprès pour montrer
que l’on peut parler profondément de I'Eucharistie en ne parlant pas que de la
présence. En d'autres termes, si tout ce dont je vous ai parlé ne suppose pas
la présence du Christ Ressuscité, alors, allons plutôt boire un verre ! L'Eucharistie
n'existerait pas si le Christ n'était pas ressuscité et ne nous invitait pas !
Autrement dit, ce n'est pas la
messe qui produit la présence du Christ, mais c’est parce que le Christ
ressuscité est présent au monde et à son Eglise qu'une Eucharistie est possible
! La première parole du prêtre c’est : « Le Seigneur soit avec vous» ! Que voulez‑vous
de plus ? La présence du Christ vous est dite et réalisée, parce que le
Seigneur ne dit pas des mots en l’air. «Le Seigneur soit avec vous
! » Dès la première parole que vous
entendez, à moins qu'il n'y ait eu un chant d'entrée, la présence du Christ
vous est dite. Et donc, dans un sens, on peut s'arrêter là. Si vous voulez
faire une petite messe ‘vite faite, bien faite', vous vous arrêtez après cela,
et vous ‘communiez' à la présence du Ressuscité.
Dès ce moment, « on a tout eu
», comme disent les gens. Mais on prolonge cependant, parce que l'on écoute
aussi sa Parole. Et puis on reprend les quatre grandes actions de Jésus à la
Dernière Cène : il prit le pain, il prononça la bénédiction, il prononça la
grande action de grâce, il rompit le pain, il le donna. Et tout cela est porté,
supporté, n'existerait pas, n'aurait pas de sens, si le Seigneur n'était pas
présent au monde et à son peuple. Ceci permet de comprendre que la question
classique de la ‘présence réelle' se limite à la foi en la présence du Christ
par les espèces du pain rompu et de la coupe partagée ; mais le mystère de
l’Eucharistie est beaucoup plus ample que cela.
Je vais vous lire à ce propos‑là le numéro 7 de la Constitution sur la liturgie du Concile, qui est très éclairant à ce propos. (Une constitution, c’est ce qu'il y a de constitutif, et donc c’est un texte de base, c’est le béton sur lequel on construit.) « Pour l’accomplissement d'une si grande oeuvre, le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, « le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s'offrit alors lui-même sur la croix » (St Augustin ) et, au plus haut point, sous les espèces eucharistiques. Il est là présent par sa vertu dans les sacrements au point que lorsque quelqu’un baptise, c'est le Christ lui-même qui baptise. Il est là présent dans sa parole, car c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Eglise les Saintes Ecritures. Enfin il est là présent lorsque l'Eglise prie et chante les psaumes, lui qui a promis : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d'eux. (Mat, 18, 20) »
Ce qui est admirable dans ce
numéro, c’est qu'il nous montre qu'il y a diverses manières pour le Christ
d'être présent. Cela élargit notre manière de voir par rapport à ce que nous
avons appris au catéchisme.
Le pape Paul VI a résumé cela admirablement en ces mots : « Cette
présence du Christ sous les espèces, on la nomme ‘réelle' non pas à titre
exclusif, comme si les autres présences n'étaient pas ‘réelles', mais par
excellence ! » * Non pas de manière
`exclusive', c’est dire que, quand on écoute la Parole, c’est la Parole du
Christ que l’on écoute ! Il y a là une forme de présence ! Quand on nous
annonce les Béatitudes, c’est Lui qui nous dit : « Heureux ! » Quand on prie et que l’on chante les psaumes, Il est
là comme Il nous l’a promis : « Là où deux ou trois sont rassemblés en
mon nom, je suis là, au milieu d'eux. (Mat, 18, 20) » De même dans l’assemblée, dans le ministre. Mais, par excellence dans
ces gestes qu’il a lui-même posés, et qu’il a lui-même demandé de faire en
mémoire de Lui.
*Paul VI, Encyclique
Mysterium fidei, n° 39 ; cf. Eucharisticum mysterium, n° 9. Ou encore Rituel de
l’Eucharistie hors de la messe, n° 6.