Dt 17,18, à propos des devoirs qui incombent au
souverain, prescrit que, lors de son accession au trône, le roi devra écrire
sur un rouleau "une copie de cette Loi" qui ne le quittera plus et
lui rappellera constamment ses responsabilités et sa situation vraie devant
Yahvé, pour le craindre, garder ses paroles et ne pas s'enorgueillir au milieu
de ses frères (v. 19-20). Ce verset est à l'origine du nom
"deutéronome" donné au 5e livre du Pentateuque. La version des LXX
traduit en effet: "il écrira pour lui cette seconde Loi (to
deuteronomion) dans un livre". La traduction, inexacte, a été retenue
pourtant par la tradition comme titre de tout l'ouvrage. Elle évoque le fait
que le Dt se présente non pas comme une Loi nouvelle (une seconde Loi),
mais comme une reprise adaptée de la première Loi promulguée par Yahvé au
Sinaï. C'est un livre réformateur, destiné à promouvoir et à guider un
mouvement de renaissance religieuse dans une période critique de l'histoire
d'Israël.
D'après la forme donnée au texte
par ses auteurs, le Dt se réfère à l'époque qui précède immédiatement
l'entrée en Terre promise. Il développe un discours d'adieux adressé par Moïse,
juste avant sa mort, aux Israélites de la seconde génération qui vont entrer en
Terre Promise. Pour ceux-ci, au seuil de la mutation très profonde et
dangereuse qu'ils vont vivre, Moïse transmet la révélation de la volonté divine
dans sa totalité, selon une Loi qu'ils ne seront appelés à pratiquer qu'à
partir de leur sédentarisation. Seul, le noyau de cette Loi, le décalogue (Dt
5,6-21), représente la révélation sinaïtique proprement dite. Les autres
développements sont prêtés à Moïse comme des adaptations de cette révélation
primitive, conçus pour se prêter aux conditions concrètes de la vie en Terre
Promise. C'est dire que les auteurs du Dt, même dans ses couches les
plus anciennes, avaient conscience de proposer une législation marquée par une
réelle distance par rapport à la vie des Israélites au désert. En fait, la
législation deutéronomique, à l'exception du décalogue, reflète la vie d'une
société tout autre que ce que pouvait être celle des Israélites à l'époque de
Moïse.
Par cette position charnière entre
le Pentateuque et l'histoire deutéronomiste, entre la réalité primitive de
l'alliance sinaïtique à l'époque de Moïse et sa mise en œuvre effective dans la
vie concrète de la Terre promise, le Dt est comme à cheval sur deux
mondes, deux époques; sa prédication nous fait entrevoir comment est possible
la continuité du salut en dépit des ruptures sociales: le passage du monde
ancien à la vie nouvelle doit s'effectuer dans l'harmonie, par le progrès et
l'approfondissement de la vraie religion au niveau du cœur. Loin d'être un
risque fatal, un danger à fuir, la sédentarisation, l'intégration de la culture
étrangère, est à la fois une épreuve et une grâce; elle doit déterminer le
peuple à une prise de conscience plus
profonde de son élection particulière et à des options plus radicales et plus
libres, plus engagées, au niveau du culte et de la vie sociale notamment. Car
l'alliance et la promesse de bonheur sont une réalité d'aujourd'hui et non pas
d'hier seulement. Toutes les générations d'Israël sont appelées à y participer,
moyennant une fidélité intérieure dans l'amour et l'obéissance du cœur.
Cette intuition fondamentale du Dt
confère à tout le livre une très
remarquable unité, en dépit des différentes couches littéraires
qu'on peut y distinguer Le document primitif qui forme le noyau du
livre, émane de tout un mouvement réformiste qui apparaît en plein jour à l'époque
de Josias (640-609). Ce mouvement donnera naissance aux activités de l'école
théologique et littéraire deutéronomiste qui, notamment dans la réflexion sur
l'histoire, développera toutes les implications doctrinales du Dt
primitif. Tandis qu'on peut faire remonter jusqu'à la fin du 8e
siècle ou au début du 7e siècle la
composition de ce recueil primitif (cf. 2R 22,3ss; 23,1ss),
1'élaboration de l'histoire deutéronomiste, elle, se poursuit sur toute la fin
de l'époque royale, depuis 622, date de la découverte du Livre de la Loi par
Josias (2R 22,3ss) jusqu'à la ruine de 587 et même au delà, pendant
l'exil. Ici, c'est le Dt dans sa teneur originelle qui nous intéresse.
La Bible nous fixe le "terminus ad quem" de sa rédaction: la réforme promulguée en 622 à Jérusalem par le roi Josias, à la suite, nous dit-on, de la découverte du livre dont les principes essentiels vont être aussitôt mis en œuvre: notamment l'abolition de tous les sanctuaires locaux et la centralisation du culte au seul temple de Jérusalem (2 R.23,8ss.15ss). Ces principes sont précisément ceux que développe le code deutéronomique. C'est dire que, dès avant ce moment, le code de lois qui constitue les chapitres 12-26 du Dt existait comme un ensemble indépendant, clandestin peut-être, mais déjà orchestré par toute une prédication qui l'encadre et imprime profondément sa marque jusque dans l'expression même de la législation. La question se pose de savoir d'où provient ce livre et qu'est-ce qui l'a fait placer puis découvrir dans le Temple.
Celui-ci coïncidait aussi avec un
allégement du joug du roi d'Assyrie aux prises avec d'autres préoccupations.
Mais la fin du règne d'Ezéchias, avec le siège de Jérusalem miraculeusement
interrompu en 701, fut marquée par une dure recrudescence de l'oppression
assyrienne et la nécessité d'un revirement politique qui fut pleinement assumé
par son fils et successeur, Manassé. La Bible nous présente ce dernier comme un
souverain impie "qui rebâtit les hauts-lieux qu'avait détruits son
père", notamment "des autels à toute l'armée du ciel dans les deux
cours du Temple" (2 R.2l,lss et 5). C'est que Manassé entendait
mener une politique de sécurité, d'alliance et de sujétion envers l'Assyrie,
politique qui impliquait en plus du versement du tribut, la soumission
officielle aux divinités du roi suzerain. On devine aisément, dans ce contexte,
la clandestinité forcée à laquelle furent réduits les cercles yahvistes
inspirateurs de la réforme. Le règne de Manassé devait durer 45 ans, prolongé
de deux ans par celui de son fils Amon qui poursuivit la même politique.
Durant cette sombre période
marquée par la persécution anti-yahviste ("Manassé répandit le sang
innocent en si grande quantité qu'il inonda Jérusalem d'un bout à l'autre":
2R.21,16), les fidèles partisans de la religion nationale furent acculés
à se cacher et à mettre à l'ombre les indices trop manifestes de leur
orthodoxie, parmi lesquels, au premier chef, la synthèse primitive du Deutéronome,
qui était comme le manifeste de leur mouvement. Ainsi le "Livre de la
Loi" (2 R.22,8) ou "de l'Alliance" (23,2) fut-il camouflé
dans le Temple, puis peut-être oublié. Amon tomba bientôt victime d'un complot,
mené sans doute par un parti anti-assyrien, et son fils Josias fut porté au
pouvoir par "le peuple du pays", soutien fidèle de la dynastie
davidique (2 R.21,23ss).
Josias épousa l'orientation
politique du parti qui avait fait tomber son père. Dix ans après son accession
au trône, Assourbanipal mourut (631) et cette mort, qui coïncidait de peu avec
l'avènement d'une nouvelle dynastie à Babylone, marqua le début du déclin
assyrien. À la faveur de ce revirement politique, les espoirs d'indépendance et
de réunification du royaume reparurent à Jérusalem. C'est le contexte dans
lequel il faut resituer la réforme de Josias, rien n'étant plus favorable à la
liberté et à l'unité politique que le retour à l'authenticité nationale et à
l'intégrité religieuse. Comme première expression de la politique réformatrice,
on entreprit une épuration radicale du culte en restaurant le Temple de
Jérusalem. C'est au cours des travaux de restauration que le personnel du
Temple "découvrit" le "Livre de la Loi" (2 R 22,3ss).
Sa découverte, après tant d'années de persécution et d'oubli, fut perçue et
utilisée comme une puissante confirmation accordée par Dieu lui-même à la
politique royale. Ainsi le Dt primitif fut-il brandi, et plus tard
considéré, comme le point de départ de toute la réforme.
Mais quelles sont les traditions
que sa découverte allait remettre en honneur ? Essentiellement, les anciennes
traditions prémonarchiques des tribus, celles-là précisément qui s'étaient
conservées dans les sanctuaires du Nord, en marge de la baalisation du
sacerdoce officiel. En clair: les traditions de l'Alliance. La fête de Pâque
fut ainsi remise en honneur par Josias dans le cadre de sa réforme. En 2 R
23,22 on lit ce commentaire significatif: "On n'avait pas célébré une
Pâque comme celle-là depuis les jours des Juges qui avaient régi Israël et
pendant tout le temps des rois d'Israël et des rois de Juda".
Si le noyau central du Dt
est constitué par un code législatif, il est cependant aisé de reconnaître, dès
la première lecture, que même dans cette partie centrale, le style n'a
nullement l'aridité et la rigueur froide de la littérature juridique. Au
contraire, d'un bout à l'autre du livre, le style est direct, chaleureux, il
prend à parti, il rejoint l'"affectus", il veut "toucher"
par des exhortations répétées, des appels et des mises en garde qui se
présentent surtout à la 2e personne sur un ton tout personnel. C'est que le Dt
est une législation prêchée, une catéchèse orale qui use des formules de l'art
oratoire. Dès lors, on la conçoit mal comme le produit d'une réflexion en
chambre ou d'un enseignement théorique, même s'il est d'une grande profondeur
religieuse. La prédication suppose un cadre liturgique, cultuel, et le texte
lui-même nous renvoie à un tel cadre, notamment quand il prescrit une lecture
périodique de la Loi à l'occasion du rassemblement de la fête des Tentes
(31,9ss), ou quand il rappelle la lecture solennelle prononcée jadis par Josué
sur le Mont Ebal, à proximité du sanctuaire de Sichem (27,11-14 ; Jos 8,
30ss ; 24).
On peut voir dans ces textes,
éclairés par le récit de Jos 24, l'indice qu'il existait en Israël,
avant la royauté, la coutume d'un rassemblement périodique de toutes les tribus
à Sichem (ou au sanctuaire qui abritait l'arche d'alliance); le peuple y
renouvelait son alliance avec Yahvé en écoutant la proclamation de sa Loi et en
s'engageant à la mettre en pratique. Cette cérémonie impliquait aussi le rappel
historique des événements du Sinaï. Le Dt primitif pourrait être
l'héritier de cette très antique coutume, tombée en désuétude depuis la
monarchie, au profit notamment des
cérémonies du Temple de Jérusalem (calquée, comme on l'a vu à propos du transfert
de l'arche par David à Jérusalem, sur les festivités agraires cananéennes).
Malgré les mutations cultuelles entraînées par la construction du Temple (ou
par les liturgies royales des sanctuaires officiels), la prédication de la Loi
par les lévites a pu se poursuivre en dehors de son cadre liturgique et se
développer encore, mais toujours sur la base du schéma primitif de la
célébration de l'Alliance. Or le Dt porte dans sa structure littéraire
la marque de ce schéma.
Dès l'époque de Moïse, et plus
tard surtout dans les milieux prophétiques du Nord, les penseurs de la Bible
ont conçu la relation du peuple de Yahvé avec son Dieu en termes d'alliance,
soit comme une alliance unilatérale impliquant essentiellement une promesse (avec
Abraham ou avec David) d'où découlent exigences et obligations, soit comme une
alliance bilatérale et réciproque dont l'Alliance mosaïque racontée dans l'Exode
(code de l'alliance) et le Dt sont le modèle. Ce faisant les théologiens
de la Bible soulignaient à la fois la gratuité des relations avec Yahvé - qui
en prend seul l'initiative (promesse) - et la totale disparité des
contractants, mais aussi la responsabilité du partenaire bénéficiaire de
l'Alliance. Celle-ci n'est pas un privilège intouchable ni automatique, assuré
par Dieu tyran ou débonnaire. Elle fait d'Israël un partenaire libre, reconnu
comme tel, appelé à construire l'histoire avec son Dieu et à assumer pour lui
un immense risque. "Dans l'alliance, Yahvé joue complètement le jeu de son
entrée dans l'histoire, sans rien perdre de sa transcendance" (cf. P.Buis,
La morale de l'Alliance).
Pour traduire cette réalité de
l'Alliance sous une forme littéraire, les auteurs bibliques ont eu recours à
des modèles profanes de contrat d'alliance qu'ils connaissaient et utilisaient
par ailleurs. Le Proche Orient antique nous a légué de tels textes, entre le 18e
et le 7e siècle avant J.C., contrats d'alliance ou traités de
vassalité de provenances syrienne, assyrienne ou hittite. Les plus anciens sont
les traités hittites de vassalité. Les souverains hittites, à l'apogée de leur
puissance, exerçaient leur suzeraineté sur toute la région syro-palestinienne,
notamment au 13e siècle, et c'est au début du 12e siècle que leur empire
s'effondra. À l'époque de Moïse et au-delà, l'ère d'influence culturelle
hittite englobait toujours la Palestine. Il n'est pas inconcevable qu'Israël,
pour assurer son indépendance face aux Egyptiens et aux Cananéens tout à la
fois, ait été amené à concevoir ses relations avec le Dieu auquel il devait sa
délivrance dans les termes d'un traité de vassalité. Le décalogue, dans ce cas,
aurait défini les conditions moyennant lesquelles Israël pouvait compter sur la
protection de son suzerain Yahvé. Plus tard, les milieux lévitiques et
prophétiques du royaume du Nord donneront à la réalité de l'Alliance son
expression littéraire ont pour appuyer leurs efforts de résistance contre les
abus du pouvoir royal et contre la fausse politique des alliances étrangères.
De toutes manières, il est bien significatif de retrouver à la base de la structure littéraire du Dt - et à la base aussi du déroulement de la liturgie racontée en Jos 24 - les mêmes articulations et le même schéma que ceux des traités de vassalité. Ce schéma comprend:
(a) le traité proprement dit qui comporte:
1. identification et présentation du
suzerain qui offre le traité: cf. Jos 24,2 / Ex 20,1-2;
2. rétrospective historique des bienfait
déjà accordés par le suzerain au vassal; cf. Jos 24,2-13; Dt 5-11;
3. stipulation des lois et obligations imposées au vassal par le suzerain, la première étant l'obligation pour le vassal de ne reconnaître aucune autre autorité que celle du suzerain (cf. décalogue, code de l'alliance, Ex 20,1-17; 20,22 – 23,33; Dt 12-26);
(b) et le serment qui le suit comprenant:
1. invocation des dieux pris à témoins du
pacte. En Israël, c'est le ciel et la terre qui sont pris à témoin (Dt
30,19; 31,28; 4,19) ou le peuple contre lui-même (Jos 24,22) ou la
pierre du lieu de culte (Jos 24,27);
2. énoncé des malédictions qui atteindront
le vassal en cas de trahison, ou des bénédictions correspondantes en cas
de fidélité: cf. Dt 27,l5ss; 28; Jos
24,20;
3. enfin il est stipulé que le texte du
traité doit être relu périodiquement en public et officiellement, et qu'il doit
être conservé dans le sanctuaire de l'état vassal; cf.Dt 31,9-13 et
10,1-5.
… et structure du Deutéronome
Tous ces éléments
qui font partie intégrante du Dt sont le reflet de la cérémonie
d'alliance qui pourrait constituer comme la "matrice" originelle du
livre. C'est à l'occasion d'une telle cérémonie que l'histoire du salut était
rappelée; une exhortation morale l'enveloppait, destinée à favoriser son
actualisation: ce sont les chap. 5-11 du Dt. Les stipulations divines
étaient clairement énoncées: Dt 12,1 – 26,15. L'alliance était scellée
comme le raconte Jos 24,25ss et comme le présuppose Dt 26,17-19
ou 27,9-10. Enfin les bénédictions et malédictions promises étaient proclamées
(Dt 28; Jos 24,20).
Tel semble donc être le "Sitz
im Leben" originel du Dt. Les traditions relatives à la vieille fête de
l'Alliance étaient conservées dans les anciens sanctuaires des tribus qui
avaient jadis abrité l'arche d'alliance. Elles parurent particulièrement
propres à soutenir le mouvement réformiste orthodoxe, aux moments les plus
sombres de l'époque royale. C'est dans le Nord d'abord que les cercles prophétiques
et lévitiques de l'opposition les exploitèrent et se chargèrent de les
entretenir et de les transmettre. C'est à eux qu'il faut faire remonter les
principaux accents de la prédication deutéronomique: l'insistance sur l'unicité
de Yahvé et les dangers de l'apostasie, la théologie de l'élection et de
l'amour gratuit de Yahvé qui exige en réponse l'obéissance et l'amour (cf. Osée),
l'idéologie de la guerre sainte, l'accent mis sur le rôle prophétique et
médiateur de Moïse, l'attitude critique à l'égard de la monarchie et la
théologie du Nom de Yahvé (Dt 12,5.11.21); pour le mouvement réformiste
du Nord, en effet, rien d'autre que le Nom de Yahvé, expression mystérieuse de
sa transcendance, ne pouvait assurer sa présence dans le sanctuaire, puisque
l'arche se trouvait à Jérusalem.
Après la ruine de
Samarie, les réfugiés du Nord, riches de toute cette élaboration théologique,
reportèrent sur Jérusalem les espoirs de succès de leur réforme. C'est alors,
on l'a vu, qu'ils formulèrent leurs traditions et conceptions en un programme
précis de renouveau qu'ils espéraient
faire appliquer par les autorités judéennes. Dans ce but, ils reprirent et
soulignèrent l'ancien principe du culte rendu annuellement au sanctuaire
central des tribus et l'appliquèrent au Temple de Jérusalem avec un rigoureux
exclusivisme (cf. Dt 12,1-12). Du même coup, ils assumaient et
intégraient dans leur synthèse théologique les traditions propres à Jérusalem:
l'élection particulière de la dynastie davidique et de la montagne de Sion
comme lieu de la présence du Dieu unique. Le Dieu unique veut instaurer avec
ses fidèles une relation unique dans un unique lieu de culte. C'est précisément
cette loi de la centralisation du culte à Jérusalem, sous le règne de Josias,
qui assurera le succès du "livre de la Loi" et fera l'extrême
opportunité de sa découverte dans le Temple, où l'on peut très bien comprendre
que ses auteurs l'aient caché. Ceux-ci étaient convaincus que leur programme de
réforme ne serait pas admis sans être assumé par les autorités religieuses
officielles de Jérusalem. Plus qu'une réforme cultuelle, ils cherchaient à
assurer la survie du peuple de l'Alliance menacé de mort par la dégradation
ambiante, tant morale que religieuse.
Sur l'arrière-fond de cette situation historique, les grands thèmes théologiques du Dt peuvent revivre et nous livrer le meilleur de leur substance. La théologie du Dt est marquée par une extraordinaire unité qui provient elle-même de son enracinement liturgique. Dans la prédication et la catéchèse, les lévites commentaient les événements du salut dont on voulait réactualiser le souvenir et leur réflexion se concentrait sur ce seul objectif.
Il est significatif que le Dt se définit lui-même comme "la
torah" au singulier, en dépit des multiples prescriptions juridiques qu'il
transmet (Dt 31,12 etc.; 30,10.11). Dans son sens originel, le mot "torah", qui
provient de la racine yrh désigne la sentence particulière, la consigne
précise donnée par le prêtre que l'on consulte. Yrh veut dire
"montrer du doigt", désigner, instruire, enseigner. "La
Loi" n'est donc pas du tout à prendre dans le sens légaliste et
contraignant qu'on lui donne ordinairement. Quand le Dt se désigne
lui-même comme LA Torah, il faut comprendre qu'on englobe sous cette notion
d'une unique instruction donnée par Dieu les multiples manifestations de sa
volonté. À la faveur du recul du temps et grâce aux célébrations liturgiques
qui ramènent au moment présent les nombreux événements du passé, on conçoit le
dessein de Dieu comme une seule unité en laquelle tout se résume. Le Dt
se prétend un enseignement complet qui inclut toutes les dispositions
salutaires de Yahvé en faveur d'Israël. Placé en face de ces dispositions, le
peuple est acculé à un choix aujourd'hui. Le Dt se présente comme
l'instruction unique et décisive en fonction de laquelle il faut vivre.
Si les événements
du salut et la révélation du dessein de Dieu qu'ils expriment peuvent se
résumer et se concentrer en un seul point, à actualiser maintenant, c'est que
Dieu lui-même est unique.
La profession de
foi en l'unicité de Yahvé est au cœur du Dt (6,4) comme elle est,
essentiellement, au cœur des liturgies juive ou chrétienne. Nous sommes aujourd'hui
si habitués à cette certitude que nous ne percevons ni le changement que son
acquisition a opéré dans l'histoire, ni la profondeur de l'impact qu'elle
devait avoir - ou qu'elle a, à notre insu peut-être - sur la vie humaine. Dans
les religions naturelles polythéistes, comme les pratiquaient les voisins
d'Israël, le mythe décrit les relations des dieux entre eux, drames de la
guerre ou de l'amour, conçus à l'image des drames humains et imaginés comme
leurs prototypes, mais sans rapport personnel avec la vie réelle des individus.
Ce qui se passe entre les dieux et les hommes n'a qu'une importance marginale
par rapport aux drames qui sont censés se dérouler dans la sphère supérieure du
divin. Celui, au contraire, qui affirme l'unicité de Dieu, proclame du même
coup que Dieu est absolument seul à intervenir dans le monde qu'il a créé. En
tant qu'être divin, il n'a pas d'histoire. Il n'a d'histoire qu'avec le monde.
Cette certitude,
propre à la Bible, est ce qui a permis à la pensée historique de naître et de
se développer. Le monde évolue face à un partenaire unique, extérieur à lui,
mais tout entier tourné vers lui. Conçue du point de vue de ce partenaire
stable, l'histoire humaine constitue un tout; elle est le champ de l'activité divine
et il est possible de l'embrasser et de la
décrire en fonction d'une ligne continue et cohérente. La confession du
Dieu unique proclame également que l'histoire humaine a un sens (une
signification et une finalité), qu'elle est une. Du coup, cette certitude
modifie profondément la conception que nous pouvons nous faire de nos relations
avec Dieu et elle transforme la manière réelle dont nous les entretenons. Elle
justifie notamment la prière, une prière qui prend un caractère absolu et
exclusif et qui, par conséquent, peut se heurter au mur du désespoir ou de la
révolte. En dehors du Dieu unique, il n'y a aucun autre recours pour le
croyant. Tout événement vécu reçoit son sens de son rapport à Lui: épreuve,
secours, châtiment, miséricorde. La confession de foi peut déboucher sur la
contestation, l'accusation devant le silence de Dieu, mais aussi elle seule
peut permettre à l'espérance de naître. Elle est au cœur de la vraie religion.
Plus clairement que tout ce qui les a précédés dans la Bible, le Dt et
le mouvement spirituel issu de lui reposent sur ce pilier.
Pour le Dt, la relation de Dieu avec l'histoire humaine se concentre sur le choix préférentiel et exclusif que Yahvé a fait d'Israël. Le moment présent se situe dans l'étape intermédiaire entre l'élection d'Israël parmi toutes les nations, comme le peuple propre de Dieu, et l'accomplissement de la promesse divine universelle du salut. Durant cet intervalle, Israël a une vocation à vivre et à accomplir. Dans la mesure où il accueille l'Alliance, il prépare l'avènement du salut universel. Les exhortations du Dt soulignent continuellement cette tension qui fait tout le dynamisme de l'histoire du salut. L'élection est une réalité dynamique parce qu'elle est une réalité d'amour, c'est-à-dire un acte parfaitement gratuit. Si Israël avait mérité son élection, l'histoire s'arrêterait. Yahvé n'a pas choisi Israël à cause de sa valeur ou de ses qualités, mais par pur amour (cf. 7,7ss): un amour jaloux, passionné, ardent qui ne tolère pas de demi-mesures - 6,15...; 7,1). Le Dt fait volontiers référence à la colère de Dieu (6,15; 7,4; 9,8; 11,17); il insiste sur les exigences de la guerre sainte: exclure la peur, écarter du combat tous ceux qui ont des attaches humaines(20,1-9) et appliquer l'anathème (7,1-5.21-26; 9,3; 11,22ss; 13,15ss; 20,10ss). La formule "tu feras disparaître le mal du milieu de toi" est un refrain du Dt (21,21; 22,21.22.24; 24,7). C'est que l'amour de Yahvé a fait d'Israël un peuple consacré, à part, qui lui est propre et attaché par un lien d'autant plus fort qu'il est plus libre (7,6).
Le thème de l'élection, libre et
gratuite, l'identification établie entre alliance et amour est une
caractéristique et une création du Dt. Il faut en rapprocher la formule
"Yahvé, ton Dieu" - ou "votre Dieu" - dont l'extrême
fréquence est typique du style deutéronomique; elle évoque l'intimité exclusive
de deux êtres qui s'appartiennent et qui s'aiment - cf. Osée.
L'amour de Yahvé pour Israël n'est
pas platonique; il est merveilleusement fécond et bienfaisant. Concrètement, il
va combler Israël du bien du salut par excellence: les richesses du "pays
que Yahvé a juré à tes pères de te donner", "l'heureux pays dont tu
vas prendre possession", où il mènera "une vie longue et heureuse",
pays fertile et riche en bénédictions (cf. 8,7-9 etc ... ). Ces thèmes forment
autant de refrains qui parcourent tout le livre. Ce pays (nah'elah),
c'est l'"héritage", la propriété légitime, sacrée, le territoire
d'abord assigné par Yahvé à chacune des
tribus, puis unifié en un même pays où le peuple tout entier, devenu un état
libre et indépendant, connaît la prospérité et la paix après plusieurs siècles
de guerre. Si ce pays est incomparable, c'est parce que Yahvé lui-même "en
prend soin" et que "ses yeux restent toujours fixés sur lui"
(11,10-12). Il est comme le signe, l'expression concrète, incarnée, la preuve
tangible de l'amour de Yahvé.
L'amour de Yahvé ne garantit aucun
droit automatique sur ses bienfaits. Les dons extérieurs sont seulement des
signes, mais la réalité est beaucoup plus profonde. Elle se vérifie dans la
transformation du cœur qu'elle réalise chez celui qui accepte librement
l'Alliance (30,1-14). Obéir, écouter, se souvenir, garder fidèlement les lois
et les ordonnances, n'est pas le fait d'une soumission servile mais d'une
reconnaissance très humble. Celle-ci se fonde sur la conscience que c'est Yahvé
qui a donné à son peuple la liberté, le bien-être, la force et la puissance.
Israël n'y est pour rien (Dt 8,14-18). Le Dt est une exhortation
continuelle à cette reconnaissance profonde, un appel aux sentiments du cœur,
car le cœur seul est sensible à l'amour et capable d'aimer à son tour. Le mot leb,
le cœur, ne revient pas moins de 32 fois dans le Dt. L'amour, sans
limite et sans condition, "de tout son cœur, de toute son âme, de tout son
pouvoir" (6,5), est LE commandement fondamental de la loi deutéronomique,
celui dont tous les autres découlent. Il est la première et la seule attitude
exigée de qui a compris la révélation du Dieu unique. L'amour est aussi unique
et absolu que Dieu l'est. Il est totalitaire (le Dt insiste à huit
reprises sur le fait que les commandements doivent être observés "de tout
ton cœur et de toute ton âme" : 6,5; 10,12; 11,13; 13,4 etc...). Il affecte le fond de l'être, le cœur; il faut
qu' il y soit toujours présent, sans cesse ravivé, dans l'aujourd'hui perpétuel
de l'Alliance. Cet amour qui résulte d'un libre choix n'est pas hors de portée,
car il habite le cœur, le dedans (30,11-14).
Puisque l'amour véritable procède
de la liberté, c'est en pleine responsabilité qu'Israël doit faire son choix,
opter pour la vie ou pour la mort. Le Dt se clôture par un appel à la
libre décision (les deux voies): la loi n'est pas l'expression d'une volonté
tyrannique; elle est une offre d'amour qui parle au croyant de l'intérieur de
son propre cœur: cf. 30,11-20. L'obéissance n'est cependant jamais la condition
des bienfaits de Yahvé. L'élection est déjà faite et elle n'en dépend pas.
Quand le prédicateur fait appel à la libre adhésion du cœur, c'est pour que le
croyant de chaque génération s'approprie personnellement la grâce du salut:
aujourd'hui. Raviver cette conscience de l'aujourd'hui du salut est son
principal souci. Six siècles après la sortie d'Égypte, Israël, le peuple élu, est encore en chemin vers son
salut, toujours exposé au drame de la désobéissance. À lui, comme au peuple de
l'Alliance arrivé au seuil de la Terre Promise, des choix s'imposent fondés sur
le souvenir toujours vivant des dons divins. Le mot "aujourd'hui" est
un véritable tic du prédicateur deutéronomique; il apparaît jusqu'à 69 fois
dans le livre.
Cette foi en l'actualité du salut
est vivante. Un aspect important de la fidélité d'Israël consistera à la
transmettre de génération en génération, non pas comme un enseignement abstrait
et mort, mais comme une réponse à une vraie question que les enfants sont
amenés à se poser à partir de leurs expériences et de leurs observations (6,7;
6,20-21) . La réponse n'est pas la référence pieuse ou abstraite à un dogme, à une règle, à une doctrine
préétablie, mais elle est le simple récit d'un fait de vie passé qui explique
la situation présente et lui donne son sens. La nouvelle génération est ainsi
appelée à vivre à son tour et à sa manière la même expérience.
Il reste
enfin à se demander quels sont les accents principaux de la Loi deutéronomique
dans ses applications concrètes.
La première de celles-ci concerne
la centralisation du culte (Dt 12,1-12) qui correspond étroitement à
l'affirmation de l'unicité divine: un seul Dieu, un seul peuple séparé et
consacré à son Dieu, une seule Loi, une seule terre promise, un seul prophète
Moïse, un seul sanctuaire, le temple de Jérusalem. Une conséquence immédiate de
la centralisation du culte fut la profanation de toute une part de l'existence,
considérée jusque là comme sacrée: l'abattage du bétail et la manducation de la viande (12,13-28). L'approfondissement
religieux authentique entraîne une libéralisation par rapport aux formes
primitives de la religion et du sacré, une sorte de "sécularisation"
dont la Bible nous donne les premiers exemples.
Au niveau cultuel, la centralisation
n'en exigeait pas moins que le cultivateur fasse annuellement à Yahvé
l'offrande des prémices de la terre. Le Dt nous a conservé le rituel de
cette offrande, très significatif (26,1-11). Le fidèle, en guise de prière, prononce
une confession de foi qui établit une rapport direct entre les grands actes du
salut et le don des produits du sol. Il reconnaît que ceux-ci sont,
essentiellement, un lointain effet du salut accordé jadis par Yahvé. C'est à
titre de mémorial qu'il en présente à Dieu les prémices. Au credo historique
qui proclame l'essentiel de sa foi, le
paysan ajoute personnellement, en toute vérité, un article supplémentaire qui
le concerne et rattache immédiatement son activité quotidienne à l'action de
Dieu en faveur de son peuple et de ses ancêtres. C'est là le modèle très
suggestif d'une authentique action liturgique où la foi et la vie quotidienne
sont indissolublement liées et nécessaires l'une à l'autre.
Enfin, il faut relever le
caractère social très accusé des prescriptions deutéronomiques, en maints
endroits de l'ancien code. C'est là aussi, sans doute, la conséquence directe
du primat donné à l'amour, non seulement dans la théologie mais aussi dans le
comportement moral. Chaque membre du peuple aimé de Dieu, conscient de la
réponse qu'appelle cet amour, se doit de partager avec tous ses frères,
spécialement les plus pauvres, le bénéfice concret d'un amour qui ne lui
appartient pas et sur lequel il n'a aucun droit.
Dans ce partage, il ne se contente
pas d'exécuter un précepte extérieur, mais il doit engager son cœur: cf. 15
7-11. Le Dt est réaliste: "les pauvres ne disparaîtront pas du
pays" (v.11) mais l'amour, la générosité, la bonté gratuite doivent
suppléer à leur pauvreté. Pour le Dt, comme pour les prophètes, la
question sociale n'est pas résolue par un changement de structures mais par un
changement des cœurs. Les esclaves font normalement partie de la société
antique et sont nécessaires à sa vie économique; on ne songera donc pas à supprimer
l'esclavage. Mais, pour le législateur, la liberté donnée jadis à Israël par
son Dieu exige que les Israélites à leur tour rendent possible, tous les sept
ans, la remise en liberté de leurs propres esclaves (cf. 15,12ss). De plus,
l'esclave sera traité avec humanité, même le fuyard (23,16-17).
Cette tendresse de cœur dans les
relations humaines, puisée dans la conscience de la gratuité de l'amour de Dieu
et dans l'humilité qu'elle produit, conduit les fidèles, comme de l'intérieur,
à une perception très délicate de la personne du prochain, de son intégrité, de
son honneur, surtout s'il s'agit d'un humilié ou d'un pauvre. Elle s'exprime en
particulier
-
dans
le souci du plus pauvre à tout instant (25,19-21);
-
dans
l'attention à prévenir ses besoins vitaux, à sauvegarder scrupuleusement ses
droits les plus stricts (24,12-13; 24,14-15; 24,6.17);
-
dans
le respect de la vie privée (24,10-11),
-
dans
le souci d'éviter au pauvre la honte de la mendicité (24,19-21);
-
de
ne pas avilir celui qui subit un châtiment (25,3);
-
d'assurer
une descendance à un frère israélite pour qu'une famille ne s'éteigne pas
(25,5ss) (cf. la nature significative du grief contre Amaleq dans le souvenir
du conflit avec lui: 25,17-18);
-
dans
le respect du bien d'autrui, joint au souci du partage (23,25-26);
-
la
restitution et le soin des objets ou des bêtes perdues (22,1-3);
-
le
refus du prêt à intérêt entre Israélites: pour ne pas aliéner la nehalah
(23,20);
-
et
même dans le respect plein de finesse du plaisir de l'autre, en l'occurrence la
joie de la jeune mariée dont le mari sera, à cause d'elle, pendant un an après
son mariage, libre de toute obligation civile ou militaire (24,5).
Le sentiment d'humanité engendré par l'Alliance dans
le cœur des croyants est si profond et si vaste qu'il englobe toutes les
créatures:
-
l'âne
tombé en chemin (22,4),
-
l'oiseau
qui couve ses œufs (22,6),
-
le
bœuf qui foule le grain et qu'il faut laisser manger tout en peinant (25,4)!
Ces détails si imprévus et si humbles, dans le cadre
d'une législation inspirée par un souffle religieux aussi élevé, manifestent
déjà, d'une façon à la fois grave et touchante, l'unité indissociable des deux
commandements qui dans l'Evangile, n'en font qu'un.
Pour conclure, il faut souligner
que l'engagement de la foi envers le Dieu de 1'Alliance s'identifie totalement
à l'engagement de l'amour. Mais cet engagement ne se réduit pas à une
multiplicité de pratiques. La foi, comme l'amour, consiste d'abord à tout
ramener à l'unité d'une même intention. La volonté du Dieu de l'Alliance est
une, comme doit être unifié le cœur de son partenaire. Il y a mille voies pour
la rejoindre mais toujours il s'agit de rester fidèle au Dieu dont on a tout
reçu, soit par une prière sincère - un culte sans compromission qui fait fond
uniquement sur l'amour de Dieu et sur ses dons passés et toujours actuels -
soit par la préoccupation active et effective des autres, des plus pauvres,
envers lesquels le don de Dieu rend le bénéficiaire de l'Alliance responsable.
Le Deutéronome et son
histoire montrent bien le lien nécessaire qui unit la prière aux événements de
la vie:
D'une part, le souvenir de la sortie d'Égypte a
façonné la prière d'Israël: dans la célébration liturgique annuelle, le peuple
a pris conscience peu à peu de l'originalité de son rapport à Dieu, un Dieu
expérimenté dans l'histoire comme libérateur et sauveur. Le souvenir de ces
événements a nourri la prière à chaque génération.
D'autre part, c'est dans cette prière même que la conscience des implications pratiques du salut s'est développée: à partir de la liturgie, une législation concrète a pu s'élaborer.
La relation au vrai Dieu, la vraie
prière, naît de l'histoire, de la vie où Dieu se donne, et elle renvoie à
l'histoire, à la vie où nous avons à nous donner en donnant aux autres Dieu et
tout ce que nous avons reçu de lui. Le sommet de la vie est atteint quand ce
don qui est Dieu est reçu et donné dans l'amour. Le Deutéronome nous y
appelle.