UNE HISTOIRE D'ONCTION

ET D'ESPRIT SAINT

Le roi David : Institution et charisme

 Préambule : David, le "messie" par excellence

Pour évoquer les grandes réalités de Dieu et du monde, il ne faut jamais quitter la vie. Tous les symboles nous renvoient à  son expérience et ne sont intelligibles que par elle. Les symboles bibliques s'éclairent et nous parlent à partir de la vie concrète des hommes de la Bible. Quand on fréquente l'Ecriture - comme quand on fréquente le monde, sous quelque forme que ce soit - ce qui nous intéresse et nous enrichit vraiment, c'est de rencontrer des personnes. Les choses à elles seules ne signifient rien. Leur vraie valeur vient de leur relation aux personnes. L'onction, l'huile parfumée, le vent... sont des choses. Elles peuvent nous parler aujourd'hui encore à partir de la rencontre d'un merveilleux personnage biblique: le roi David.

David est un personnage extraordinairement attachant en qui se concilient de façon

étonnante ce qu'on appellerait aujourd'hui l'institution et le charisme, le rite (qui, il faut bien le dire, est hérité du paganisme) et la liberté, caractéristique du vrai Dieu de la révélation biblique, ou encore, tout simplement l'humain et le divin. David est, à ce titre, avec Moïse, l'un des plus grands précurseurs bibliques de Jésus Christ, messie, homme et Dieu. Il est d'ailleurs, au sens strict, le premier "messie" de la Bible, l'instaurateur voulu par Dieu de la lignée qui, selon notre foi, aboutira à Jésus-Christ.

Quand la Bible retrace l'histoire d'un de ses hérauts, elle ne s'intéresse guère à la

chronologie, à l'exactitude objective des descriptions et des faits. Elle vise essen-tiellement leur signification, et leur signification symbolique, c'est-à-dire cet aspect des événements qui les établit en  rapport avec Dieu. Souvent elle pose en tête d'un cycle de récits concernant tel personnage une petite narration qui contient, comme en un condensé quelque peu schématique, l'essentiel de ce qu'il faudra comprendre dans l'ensemble des récits en question. Elle nous livre ainsi une clé de lecture, un éclairage théologique auquel il importe d'être attentif en tant que tel, tout en restant critique sur le contenu du récit au niveau des événements eux-mêmes.

L'histoire de David débute par un tel récit qui rapporte son "onction" par Samuel.

A lire les textes, David semble avoir reçu trois fois l'onction - il est l'"oint" par excellence ! - :une première fois à Bethléem, de la part de Samuel; une deuxième fois à Hébron par les hommes de Juda; une troisième fois par les anciens d'Israël . L'onction est une pratique empruntée aux rites d'intronisation royale  des peuples environnants.  Elle con-fère au roi une dignité et un pouvoir qui font de lui, au sens propre, le "lieu-tenant" de la divinité nationale; sacralisé aux yeux des siens, l'"oint" échappe désormais à la sphère du profane.

Un récit-clé          

La première onction de David (1 Sm 16)[1] retiendra surtout notre attention. Son récit, placé en tête, "donne le ton" pour une juste intelligence de ce qui suit. Sa portée n'est donc pas tant historique que symbolique. Cette première onction, à la différence des deux autres, est conférée à David en dehors de tout contexte politique. David lui-même n'est encore qu'un enfant et un inconnu. Celui qui la lui confère est un prophète, un homme de Dieu, libre par définition de tout parti pris humain et entièrement soumis aux exigences de l'Alliance de Dieu. Samuel oint David dans le cadre d'un repas sacrificiel, conformément aux pratiques traditionnelles. Ce cadre liturgique sert surtout à justifier le rassemblement familial. Les sept fils de Jessé sont présentés à Samuel les uns après les autres, mais le choix de Yahvé dont Samuel est le témoin et l'organe déroute toutes les attentes, y compris celle du prophète lui-même. En aucun d'entre eux Samuel n'a pu reconnaître l'élu de Dieu. Il a fallu faire appel au huitième, le plus jeune, si jeune qu'on n'avait même pas songé à lui car il ne pouvait encore appartenir à  l'assemblée litur-gique. On lui avait donc laissé la garde du troupeau. Les sept fils de Jessé et leur père ont subi les rites de purification avant de se présenter pour le sacrifice. On peut conjecturer que David n'y a pas été soumis; il n'en est en tout cas pas question, et la chose étonne d'autant plus que sa situation le met nécessairement en état d'impureté du fait du contact avec les bêtes. Devenir le messie de Yahvé n'exige aucune pureté rituelle préalable.

L'onction: une affaire de coeur

L'onction royale n'est pas une affaire de dignité ou de prestige, de taille ou d'apparence, selon des critères humains; elle est une affaire de coeur, et même de coeur à coeur, et cela est proprement divin: l'homme regarde à l'apparence, mais Yahvé regarde au coeur  (1 Sm, 16,7); David sera un roi selon le coeur de Dieu (1Sm 13,14). L'onction messianique, bien au delà de son aspect rituel, consacre une intimité, une connivence, un mystérieux accord du fond de l'être entre Yahvé et son "messie", et cet accord repose, dès le départ, sur une initiative divine entièrement libre et gratuite. David est un enfant, encore imberbe (il est rose, non pas "roux"); s'il a beau regard et belle tournure (1 Sm 16,2), il n'est pas pour autant qualifié dans l'exercices des fonctions royales, sinon par ses activités de berger. Celui qui est appelé à devenir oint ou messie est un être humain comme les autres; mais, libre des entraves du pouvoir ou du conditionnement social, il est capable, comme un berger pour son troupeau, de courir et d'assumer des risques pour sauver ceux dont il a  la garde. La participation à la liturgie constitue le cadre du rite d'onction, mais elle ne le conditionne nullement. Yahvé, par son prophète, oint qui il veut, quand il veut. Ses choix sont souverainement libres; la signification religieuse de l'onction dépasse infiniment les limites du rituel. Telle est la vérité essentielle que le rédacteur de l'histoire de David veut souligner en ouvrant son récit.

Quel roi  pour quel Dieu ?

Roi, politiquement désigné et oint par les hommes de Juda puis d'Israël, David tient en réalité sa messianité de Yahvé lui-même: il ne gouvernera pas sur le modèle des souverains ordinaires parce que Yahvé n'est pas un Dieu comme les autres dieux. Il sera certes le "lieu-tenant" du Dieu national, mais d'un Dieu national insaisissable, impré-visible, toujours inattendu, un Dieu libre qui ne peut que libérer; l'action de Yahvé en Israël ne s'est jamais manifestée autrement. Il est le Dieu des promesses, de l'avenir, de l'exode, de l'entrée en terre promise, des délivrances toujours renouvelées. Si un roi doit  prendre le relais de son oeuvre en faveur des siens, ce ne peut être que sous cette forme: comme un berger, comme un témoin et un gardien de la liberté, de la sécurité d'Israël, dans la justice et le droit.

0nction et esprit

Pour bien comprendre le sens de la vocation royale et messianique, il faut mesurer la densité humaine du geste même de l'onction. Oindre, c'est frotter; frotter, c'est faire pénétrer. Appliquée avec insistance, l'huile a la propriété de disparaître en pénétrant, il n'en subsiste que son parfum, avec l'impression de force et de douceur qu'elle engendre. Les bons effets de l'huile parfumée atteignent l'intérieur, il ne restent pas à la surface. Celui qui les subit en est vivifié, renouvelé, embelli, fortifié du dedans, capable aussi du plus imprévisible. C'est la raison pour laquelle la Bible recourt au thème de la "ruah", de l'"esprit" (du souffle ou du vent) pour évoquer l'effet par excellence de l'onction: l'esprit de Yahvé s'empara de David à partir de ce jour-là (1 Sm 16,13). La symbolique de l'onction d'huile parfumée est toujours liée dans la Bible à celle de "l'esprit".

 

"Ruah", au sens premier du mot, signifie "l'espace", l'espace qui tout à la fois unit et sépare: le ciel et la terre, le monde de Dieu et le monde des hommes, les hommes entre eux; c'est l'espace dont nous vivons, l'air que nous respirons, qui nous est à la fois intérieur et extérieur; cet espace, qui marque aussi la distance, est indispensable à notre survie, biologique mais aussi psychologique, affective; il est essentiel à nos relations. Silencieuse, paisible, la "ruah" révèle la présence de Dieu cachée au coeur des événements les plus ordinaires ou dont il paraît absent; en mouvement, elle se transforme en vent, voire en ouragan; elle révèle alors la force divine irrésistible qui dérange, bouleverse, s'infiltre partout, ébranle, secoue, tourbillonne au point même de détruire. La "ruah" est partout et capable de tout.

Qui dit onction dit effusion de l'esprit, mais l'esprit, lui, ne dépend pas de l'onction !

Il est libre.  Les mentions de la "ruah" ne sont pas fréquentes dans l'histoire de David, comme elles le sont dans le Livre des Juges, ces guerriers sur qui, avant la royauté, l'esprit de Yahvé fondait pour les transformer en chefs charismatiques et libérateurs. Quand l'institution prend le relais du charisme, Yahvé n'a plus besoin de se révéler par des signes grandioses ni extravagants. Son esprit habite désormais dans le coeur du roi pour l'établir en harmonie avec lui. L'institution n'étouffe pas l'esprit; au contraire, sa raison d'être, son rôle essentiel, est de le manifester[2].  Par la médiation d'un messie digne de ce nom, l'esprit de Yahvé vivifie l'institution et lui fait porter des fruits. Ces fruits, l'histoire de David les illustre abondamment. Il suffit d'en évoquer quelques-uns pour mettre en lumière les plus significatifs d'entre eux.

Les fruits de l'onction

Le messie, on l'a vu, est l'objet d'un choix de Dieu totalement libre, gratuit et inattendu. Comme tel, ce choix appelle chez lui, fondamentalement, une attitude de foi et d'humilité qui va toujours de pair avec une clarté de vue et une force exceptionnelles.                                                               

Foi, humilité, discernement

Tout de suite après le récit de l'onction de David enfant par Samuel, on peut lire, dans le même registre symbolique,  l'étonnante histoire du meurtre de Goliath (1Sm 17). Le jeune berger, sans arme et sans protection, c'est-à-dire humble, affronte le guerrier géant avec la seule force de sa foi et la certitude lucide et sereine qu'elle lui donne face au danger: Tu marches contre moi avec épée, lance et javelot, mais moi, je marche contre toi au nom de Yahvé Sabaot, le Dieu des troupes d'Israël que tu as défiées (1 Sm 17,45). La foi est toujours victorieuse. Cette première action d'éclat du messie, futur-roi, fournit la clé d'interprétation  de toutes les victoires ultérieures. Si le roi doit connaître la renommée et un succès fabuleux, s'il est appelé à libérer son peuple en détruisant tous ses ennemis, ou à échapper lui-même à la jalousie et à la vengeance de ses rivaux, ce sera à la stricte mesure de sa foi, de sa soumission à Yahvé, de son obéissance (1 Sm 28,18), du sentiment de son indignité (2 Sm 6,9-10; 16,10-13)  et de la gratuité totale du  don de Dieu envers lui.

  Plus tard, pourchassé à mort par Saül, David renoncera à profiter du hasard favorable

qui  livrait ce dernier à sa merci; après avoir refusé de le tuer, il s'écrie à son adresse: Après qui le roi  d'Israël s'est-il mis en campagne ? après qui cours-tu ? après un chien crevé, après une simple puce!  Que le Seigneur soit l'arbitre, qu'il juge entre moi et toi, qu'il examine et défende ma cause et qu'il me rende justice en me délivrant de ta main (1 Sm 24,15-16). Le roi-messie ne triomphe pas, ni ne fait justice de sa propre main; il ne dispose d'aucune force magique qui lui viendrait de Yahvé comme automatiquement. Grâce à sa soumission libre et personnelle,il est, tout à la fois, bénéficiaire, témoin et organe de la justice de Dieu. Certes Yahvé est avec son oint - et l'expression revient de nombreuses fois au sujet de David - mais cet oint n'est pas un personnage à jamais sacralisé par l'efficacité d'un rite. Le messie véritable est celui dont le coeur et le comportement se laissent sans cesse transformer et pénétrer par l'esprit de Dieu.

Une extraordinaire capacité d'aimer

Un autre fruit de l'esprit de Dieu remarquablement illustré par l'histoire de David, est son extraordinaire capacité d'amitié et d'amour. On se souviendra que c'est à la complicité d'une femme (Mikal) et d'un ami très cher (Jonathan)  qu'il doit d'avoir pu échapper à la vindicte de Saül (1 Sm 19-20). Cette aptitude à gagner la sympathie, David ne l'exploite pas seulement à son propre profit, moyennant l'habileté ou la ruse. Il la met tout aussi bien au service des autres . L'homme que Yahvé remplit de son esprit devient simplement aimant, sans limite et sans condition. Il est magnanime, désintéressé, vulnérable par conséquent, indulgent jusqu'au pardon.

David, tout messie qu'il soit, expérimente la douleur de l'amour blessé,trahi. Il souffre dans son amitié pour Jonathan, dans sa piété "filiale" pour Saül et son amour paternel pour Absalom. De tous les trois, il pleure amèrement la mort, une mort qui pourtant lui assure la victoire. Absalom, en effet, a soulevé le peuple contre lui, au point de le contraindre à fuir Jérusalem, sa capitale.  En envoyant son armée au combat contre les partisans de son fils, le roi a donné cet ordre: par égard pour moi, ménagez le jeune Absalom (2 Sm 18,5). Ses gens sont restés sourds à cette recommandation, tout occupés qu'ils étaient de garantir le triomphe de leur maître en décapitant l'ennemi... La réaction du général Joab au spectacle du chagrin du roi est révélatrice: Tu couvres aujourd'hui de honte le visage de tous tes serviteurs qui ont sauvé aujourd'hui ta vie, celle de tes fils et de tes filles... parce que tu aimes ceux qui  te haïssent et que tu hais ceux qui t'aiment. En effet, tu as manifesté aujourd'hui que chefs et soldats n'étaient rien pour toi; car je sais maintenant que si Absalom vivait et si  nous étions tous morts aujourd'hui, tu trouverais cela très bien... (2 Sm 19,6-8).

La logique de l'amour contre celle du pouvoir

Il y a un abîme entre la logique du pouvoir qui poursuit par la force l'anéantissement

de l'adversaire en vue de son propre triomphe, et la logique de l'amour dont la victoire veut l'anéantissement de soi pour la vie de l'autre. Mon fils Absalom, mon fils, mon fils Absalom, que ne suis-je mort à ta place !, pleure David à la nouvelle du meurtre d'Absalom. L'amour fait passer l'autre avant soi; David préfère la vie d'Absalom à la sienne. La propension à pardonner l'a emporté sur les considérations de sécurité, d'avenir et de prudence, car Dieu seul est la sécurité de son messie. Le respect dû et accordé à l'autre inclut non seulement les proches ou les partisans mais aussi l'étranger (2 Sm 15,19) et même l'ennemi (1 Sm 24,7-8.20-21). Le messie, en effet, ne mène pas ses propres combats mais ceux de Dieu. Ce serait pour lui verser le sang en vain que de se faire justice de sa propre main (1 Sm 25,28-31). L'oint de Yahvé ne s'appartient pas, ni sa personne, ni son oeuvre. Il est lui-même le "serviteur" d'un Autre.

Le messie-sauveur, "chef" de son peuple

Le choix de Yahvé consacre le messie comme sauveur, justicier, libérateur et protec-teur de tous ses sujets, sans exception. Il est, par vocation, indissolublement solidaire de son peuple, comme le berger de son troupeau avec lequel il entre et il sort  (2 Sm 5,2). Il se bat avec ses troupes, il protège les gens en détresse  (1Sm 22,2ss), il réconcilie (2 Sm 19,12-14). Il est non pas le roi mais "le chef", au sens strict du mot, c'est-à-dire la tête qui gouverne et conduit le corps tout entier, qui partage la même vie, cette vie qui est précisément le "souffle de Yahvé". Il n'en dispose pas à son gré; elle ne lui appartient pas mais il en est responsable pour les autres.

La promesse messianique (2 Sm 6-7)

Il faut évoquer ici le fait central de l'histoire de David, celui où, arrivé au sommet de la réussite, il s'efface devant la souveraineté de Yahvé, seul vrai roi d'Israël. C'est l'épisode de l'intronisation de l'arche d'alliance à Jérusalem et de la prophétie de Natan (2 Sm 6-7) . Comme le prouve le cérémonial décrit et la danse devant Yahvé, David a adopté les rites paiens de l'intronisation royale, mais il les a comme "décentrés" de sa propre personne et intégralement reportés sur Dieu.  C'est Dieu et non  pas David qui est intronisé comme roi. En conséquence, le  sens des rites est totalement transformé. Les rites païens de l'intronisation consistaient en pratiques magiques pour assurer la fécondité du roi et de tout le pays. En Israël, l'avenir de la dynastie n'est pas le produit de quelque cérémonie religieuse exécutée en temps voulu. Il est le don gratut, irrévocable, inconditionnel, de l'amour divin. David est l'objet de la part de Yahvé d'une promesse d'assistance et de pérennité pour lui et toute sa descendance, mais, dans l'accomplissement de cette promesse, Dieu se réserve le choix des moyens et le calcul des temps. L'observance des rites religieux - fût-ce l'édification d'un temple - ne  garantit pas la relation à Dieu. C'est plutôt la sainteté de Yahvé, engagée dans sa parole, qui prend sur elle de mener à son terme toute l'aventure de l'Alliance. Yahvé t'annonce qu'il te fera une maison... Je maintiendrai après toi le lignage issu de tes entrailles... J'affermirai pour toujours son trône royal. Je serai pour lui un père, il sera pour moi un fils (2 Sm 7,13-14). Ce rapport de filiation n'est pas fondé sur l'identité biologique, selon la croyance des mythologies païennes, mais il traduit l'amour mutuel et le don réciproque des libertés, tant de la part de Dieu que de son partenaire humain.

Le péché de David (2 Sm 11-12)

Il faut du temps pour qu'un tel rapport puisse s'instituer. L'histoire de l'Alliance passe par les détours du péché et de la faiblesse humaine. David lui-même, l'homme selon le coeur de Dieu et le premier bénéficiaire de la promesse messianique, n'y échappe pas. En cela, son histoire illustre encore l'itinéraire d'une promesse dont l'accomplissement déjoue tous les obstacles, parce que l'esprit de Dieu souffle où il veut.

David, chef de son peuple, appelé à le défendre, n'a pas accompagné ses guerriers  au combat. Resté seul à Jérusalem, il comble le vide de son ennui en cédant à la séduction de la belle Bethsabée, l'épouse d'un guerrier étranger parti au front. On connaît la suite. Pour étouffer un scandale, David tente en vain de rappeler le mari trompé et de l'envoyer dormir chez sa femme. Uri, fidèle à son roi et aux antiques usages de la guerre, préserve sa vitalité pour le combat et décline la proposition. David alors donne l'ordre de l'exposer au plus fort de la mêlée, afin qu'il meure (2 Sm 11). L'onction messianique ne met pas le roi à l'abri du péché! David est tenté précisément au coeur de sa vocation, en cela même qui la définit et la justifie: lui, le chef et le protecteur du peuple, se désolidarise des siens, il abuse de son pouvoir aux dépens de ceux dont il devrait garantir le bien-être et surtout la vie. David trahit sa mission.

Alors intervient le prophète, comme un relais de l'esprit de Dieu (2 Sm 12,1-13). Quand le messie n'assume plus son rôle de témoin et garant de l'Alliance, le prophète s'interpose. Il accuse et dénonce; il rappelle au roi par sa parole,  ses gestes,  son existence même, les exigences divines. Il met sous ses yeux la perspective des malheurs engendrés par le péché que son regard aveuglé n'a pas discerné. La faute a consisté en ceci: celui qui devait s'effacer devant Dieu en se mettant au service des autres, s'est substitué à Dieu en mettant les autres à son service. Les perspectives se sont renversées. David se repentira; pardonné par Dieu, il portera humblement et courageusement les conséquences de son péché. A travers les malheurs survenus à sa famille, les drames qui ont entouré sa succession, l'esprit de Dieu continue à guider l'histoire; son action déborde de toutes parts les limites de l'institution royale.

Conclusion - Le messie: roi, prêtre et prophète

L'accomplissement de la mission messianique n'est pas aisé. Dans l'histoire, aucun roi d'Israël après David ne s'en est acquitté selon le coeur de Dieu. Car la foi suppose un renversement complet des conceptions humaines du pouvoir royal et de la relation à Dieu. Seul Jésus-Christ a poussé jusqu'au bout la logique de sa vocation messianique.

Dans l'histoire, l'exercice de la fonction royale a toujours eu besoin d'être complété, équilibré, redressé par le rôle du prophète et du prêtre. Seul le vrai messie est tout à la

fois roi -sage-, prêtre et prophète.  Le roi gouverne et sauve le peuple dans le discer-nement et la justice; le prophète témoigne de la liberté du Dieu de l'Alliance, il obéit au souffle toujours imprévisible de son esprit; le prêtre est tout entier consacré au "service" de Dieu dans la sincérité du culte quotidien, en cohérence avec ses convictions profondes et ses comportement sociaux.

L'onction est, au départ, une prérogative royale. Après l'exil et l'abolition de la royauté, le rite d'onction est reporté sur le prêtre. A cause de son lien avec l'effusion de l'esprit, certains textes l'appliqueront parfois au prophète, par extension et indûment. Mais au sens strict, l'onction n'appartient qu'au roi. En fait, concrètement, tout au long de l'histoire, les trois fonctions se sont maintenues et soutenues mutuellement. Le roi s'appuyait sur le sacerdoce; celui-ci protégeait la dynastie. Le prophète, quant à lui, dénonçait impitoyablement au nom de Dieu tous les abus du pouvoir royal, au plan religieux comme au plan social. Une tension féconde unissait entre elles ces trois dimensions. Le charisme, représenté par la prophétie, et l'institution, dont relève le sacerdoce,  sont  nécessaires l'un à l'autre. Le roi-messie, dans la plénitude du terme, les unit et les réconcilie. L'histoire de David, comme une anticipation de l'évangile, éclaire à nos yeux cette mission qui est aussi la nôtre puisque le baptisé est tout à la fois roi, prêtre et prophète.

 

                                                Soeur Loyse MORARD, Prieure d'Ermeton-sur-Biert.



[1] Une première fois de Samuel, par un ordre exprès de Dieu, en remplacement de Saül encore régnant mais rejeté à cause de sa "désobéissance" (1 Sm 15,10-23) - le motif invoqué pour le rejet est d'ailleurs typique et nous y reviendrons (cf. p.4 ,note 2)- ; une deuxième fois, à Hébron, par les hommes de Juda, sa tribu, après son exil chez les Philistins et la mort de Saül (2 Sm 2,1-4); une troisième fois enfin par les anciens d'Israël, c'est-à-dire les représentants des autres tribus, au terme d'une guerre civile meurtrière entre ses propres partisans et ceux de la maison de Saül (2 Sm 5,3). Seule la deuxième de ces onctions, celle d'Hébron, se réfère à la pratique du rite dans son usage primitif emprunté aux coutumes païennes. La troisième est effectuée sur David par les anciens d'Israël, au terme d'une négociation aboutissant à un pacte bilatéral. L'objet du pacte n'est pas de faire de David un roi (le mot n'est pas cité, certainement à dessein) mais de le reconnaître en sa qualité de "chef" capable de "diriger les mouvements d'Israël" et de "paître le peuple". L'onction royale vient sceller ce pacte, mais elle reste conditionnée par lui; elle apparaît un peu comme une concession des tribus à un usage rituel étranger, imposé par la "modernité" adoptée en Juda, mais dont il importe de bien préciser le sens en milieu yahviste.

 

[2] Il faut revenir ici sur l'épisode du rejet de Saül. Celui-ci est destitué pour avoir cédé aux contraintes de l'institution plutôt qu'au souffle de l'esprit. Dans sa fonction royale, il a obéi aux exigences de la coutume selon le modèle païen plutôt qu'aux ordres du prophète. Ceux-ci, il faut bien l'admettre, défiaient non seulement le bon sens humain mais même la piété: interdiction faite au roi d'offrir par lui-même le sacrifice avant le combat, ce qui est pourtant son rôle (1 Sm 13,8); ou, selon une autre tradition, obligation d'anéantir la totalité du butin et interdiction d'en prélever une part, même la meilleure, pour offrir un sacrifice à Yahvé en action de grâce pour la victoire (1Sm 15,1Oss). L'incapacité manifestée par Saül de se soumettre aux directives de la parole de Dieu transmises par le prophète prouve son inaptitude à exercer la mission royale sur le peuple de Dieu. Le poids du ritualisme institutionnel l'a emporté sur la docilité à l'esprit de Dieu.