6e dimanche ordinaire B (15.2.2003)
Marc 1,40-45
Bien plus qu’une histoire de guérison, le récit que
nous venons d’entendre est celui d’une rencontre. Dès le début de son ministère
public, Jésus s’affronte au mal : un possédé d’abord, puis la belle-mère de
Pierre couchée avec de la fièvre. Maintenant le voilà face à un lépreux, non
seulement un malade, mais une sorte de mort-vivant.
Dans la personne du lépreux, c’est la mort qui
s’approche de Jésus, suppliante : « Si tu le veux tu peux me purifier ». Mais
plutôt qu’une prière, ce cri est une provocation. Il résonne comme un défi.
Jésus le relève; il va jusqu'à toucher le malade – peut-être avec humeur ; en
effet, quelques manuscrits, qui témoignent probablement du texte primitif,
mentionnent que Jésus est « irrité », au
lieu de « pris de pitié ». En tout cas, une fois la purification opérée, Jésus
ne manifeste aucun attendrissement. Il rudoie le malade et le renvoie loin de
lui vers les cadres normaux de la réintégration sociale : le prêtre et la Loi
qu’il représente. Ainsi tout en relevant le défi, Jésus résiste à la
provocation. Il impose le silence au malade. C’est le geste concret de
soumission à la loi qui doit attester la guérison et non pas les paroles. Jésus
ne veut pas être récupéré par le discours d’un homme qui l’a comme acculé à
affronter la mort en face.
Mais le lépreux guéri s’enfonce dans la logique de la
provocation. Il désobéit formellement. Il proclame la nouvelle à haute voix. Il
accapare la parole pour la répandre. Juste avant le récit qui nous occupe,
Jésus avait déclaré à ceux qui le cherchaient: « Allons ailleurs pour que j’y
proclame aussi l’Évangile, car c’est pour cela que je suis sorti. » Maintenant
le lépreux fait par lui-même ce pour quoi précisément Jésus vient d’affirmer
qu’il est « sorti ». Il court-circuite la mission de Jésus. Lui aussi « sort
pour proclamer la parole », contre le gré de Jésus. Le résultat est que, dès
lors, Jésus est comme empêché de faire ce pour quoi il est venu. Lui, qui
voulait aller dans les bourgs voisins pour prêcher, est obligé d’éviter les
lieux habités. Sa parole ne peut plus se répandre.
Quand Jésus affronte la mort, la victoire qu’il
remporte – qu’il « peut » remporter – n’est pas une victoire spectaculaire, ni
une victoire facile. Ce n’est pas un succès à crier sur les toits. C’est une
victoire coûteuse, paradoxale, qui passe par une défaite. La rencontre avec le
lépreux anticipe l’affrontement final de la croix. Le pouvoir de Jésus sur la
mort est soumis à une impuissance, mais une impuissance qui sera précisément la
condition de la victoire. Jésus ne peut plus aller dans les villages pour
annoncer la parole mais ce sont les gens qui viennent à lui, non seulement des
villages mais « de partout ». Accaparée par le lépreux puis étouffée, la parole
renaîtra plus tard, à l’initiative de Jésus, lors d’une autre rencontre et
d’une autre guérison, que l’évangile de dimanche prochain nous rapportera.
Que celui d’aujourd’hui nous aide à laisser Jésus
vaincre la mort en nous dans la discrétion, dans l’obéissance, dans les
paradoxes auxquels notre vie se heurte tous les jours. Qu’il aide les hommes à
comprendre que Dieu n’est pas dans la guerre ni dans la victoire, mais qu’il
nous parle dans nos silences, qu’il triomphe au cœur de nos défaites et que sa
vie surgit de la mort. Aujourd’hui encore c’est là qu’il nous faut chercher
l’espérance.
7e dimanche ordinaire B (21.2.2003)
Marc 2,1-12
Dimanche dernier, nous entendions le récit de la
purification du lépreux après laquelle Jésus avait été obligé de se retirer
dans des endroits déserts. En répandant la parole contre le gré de Jésus, le
lépreux, en réalité, l'avait entravée. Désormais, Jésus est comme enfermé; il
ne peut plus "sortir", lui qui avait déclaré: "Allons ailleurs,
proclamer l'évangile; car c'est pour cela que je suis sorti" (1,38), le
voilà maintenant comme enfermé, sa parole comme étouffée. De la maison où il se
trouve, non seulement il ne peut pas sortir mais personne ne peut y entrer. Il
y a une façon de s'attacher à Jésus qui paralyse Jésus lui-même.
Précisément, on cherche maintenant à lui amener un
paralytique. Contrairement au lépreux, celui-ci ne dit rien. Pas de paroles
mais des actes. Bien qu'il soit couché, immobile, la détermination de ses
porteurs à rejoindre Jésus renverse tous les obstacles; elle crée une brèche
dans l'enfermement dont Jésus et lui-même sont tous
les deux prisonniers. Porté par les siens, le malade descend du ciel,
littéralement. Il ne demande rien. Il est là simplement, inattendu et en
attente.
Jésus, lui, pénètre l'enjeu profond de ce qui se
passe. La démarche de ces gens est révélatrice; la maison qui ne s'ouvrait pas
par la porte, s'ouvre maintenant par le haut. L'ouverture du toit dit
l'ouverture à Dieu. Jésus voit leur foi. Il voit que, grâce à elle, le paralysé
est devenu un homme nouveau, ouvert lui aussi. Maintenant, la parole peut
renaître: "Mon enfant, tes péchés sont remis". Le terme
"enfant" suggère l'engendrement. Jésus assiste à une naissance.
C'est ici qu'apparaissent pour la première fois des
adversaires. Leur attitude contraste avec celle du malade et de ses porteurs.
Les scribes sont assis; ils parlent, mais pas ouvertement, comme enfermés dans
leurs raisonnements. Intérieurement, ils accusent Jésus d'usurper un pouvoir
qui n'appartient qu'à Dieu. Mais remettre les péchés ne relève pas d'un
pouvoir. C'est le fait d'une autorité, celle du Fils de l'homme à la fin des
temps. Jésus en est investi. Alors il reprend la parole. Il ordonne au paralysé
de "se lever", pour confirmer visiblement la vie nouvelle que la foi
a fait surgir en lui de façon cachée. "Se lever" ou
"ressusciter", le mot est le même. Le corps atteste la guérison du
cœur.
Debout, le paralysé peut maintenant
"sortir", non pas par le toit, mais par la porte, devant tout le
monde, en portant son brancard, comme Jésus plus tard portera sa croix, et
comme les croyants sont appelés à la porter avec lui. Les témoins sont
stupéfaits, "sortis d'eux-mêmes" littéralement, "sortis"
pour rendre gloire à Dieu. La foi a levé tous les obstacles. La parole se
répand ouvertement. La suite du texte
précisera que Jésus lui aussi "sortit de nouveau… et toute la foule venait
à lui et il les enseignait" (2,13).
La foi, silencieuse mais active et déterminée, opère
la vraie purification; elle est résurrection. Elle ouvre la porte à la parole
de Dieu pour qu'elle atteigne jusqu'aux plus éloignés. Tous sont rejoints par
elle. L'appel du publicain Lévi suit immédiatement l'évangile de ce jour.
Publicains, lépreux ou paralysés, nous sommes tous invités, comme lui, à
partager avec Jésus la table des pécheurs. Chaque dimanche nous répondons à
cette invitation.